Dans Oüm et Fêu, Fouad Boussouf fait le tour de la figure nourricière, des femmes qui l’élevaient au Maroc à la diva égyptienne Oum Kalthoum. Deux petits chefs d’œuvres à redécouvrir dans le décor unique du Quai Branly.

Descendre le grand escalier du musée anthropologique installé quai Branly, passer devant les instruments de musique et autres objets de cultures lointaines… C’est déjà partir en voyage. Situé au sous-sol, le Théâtre Claude Lévi-Strauss sert généralement d’embarcadère vers des aventures artistiques liées aux émanations vivantes des traditions du monde. C’est pourquoi il est important de souligner que les créations de Fouad Boussouf ne boivent pas de ce lait-là. Oüm, pièce pour six danseurs et deux musiciens, rend hommage à Oum Kalthoum (1898-1975), mère légendaire de la chanson égyptienne. Mais l’esprit musical d’Oüm est bel et bien d’inspiration rock. Et malgré quelques réminiscences de break, dabke et sabar l’énergie collective de la danse se drape de costumes de ville contemporains, hommes et femmes confondus.

Aussi Boussouf évite toute nostalgie ou cliché. Un zeste de Kalthoum dans un monde dominé par la technologie fait du bien, mais pour le souvenir, Oüm se limite à quelques vers tirés des Quatrains d’Omar Khayyam, jadis chantés par Kalthoum : « Étreins bien ton amour, bois son regard si beau / Et sa voix, et ses chants, avant que le tombeau / Te garde, pauvre amant, poussière en la poussière / Sans chansons, sans chanteuse amie, et sans lumière. » Que les cieux nous en préservent ! Oüm fait résonner une jeunesse urbaine pour laquelle la musique de la grande époque de Kalthoum est un écho lointain, appartenant aux générations précédentes. La chanteuse est encore présente, mais reste très en retrait quand Mohanad Aljaramani fait sonner son oud et Lucien Zerrad active sa guitare électrique dans un groove urbain pendant que la danse alterne gestes radicaux et unissons en spirale, festifs et populaires, dansés les mains dans les poches.

Ce n’est pas non plus dans Fêu qu’on identifiera le moindre folklore. Cette pièce pour dix danseuses explore une énergie féminine forte, du plus immanent et sacré, au plus explosif et profane. Leur danse est circulaire et ça, bien sûr, renvoie aux rites les plus anciens. Mais la forme du cercle appartient aussi aux danses urbaines, dont le break qui dominait la vie de Boussouf au cours de ses jeunes années. Si l’idée de Fêu est aussi de se libérer du poids des traditions, Boussouf entend rendre hommage à sa propre mère, comme aux femmes de la famille et du voisinage qui prodiguaient au jeune Fouad leur foisonnante énergie vitale. Parmi les sources de Fêu, il faut ensuite citer Burn to shine, à la fois un film et une installation vidéo réalisées par Boussouf et l’artiste italien Ugo Rondinone. Une joute extatique, un rite nocturne contemporain dansé autour d’un feu. Avec Fêu, le directeur du Centre Chorégraphique National du Havre signe un ballet « primitif » au sens noble du terme, qui parvient à une réappropriation de la transe, sans jamais imiter un rite gnaoua ou autre tradition folklorique.

Oüm et Fêu de Fouad Boussouf, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, du 17 au 25 mai