Jérôme d’Estais, prix Transfuge du meilleur essai cinéma en 2021 avec La Petite Géographie réinventée de Leos Carax, signe un nouveau portrait de cinéaste, Les Chambres noires de Paul Schrader. Sombre et brillant à la fois, le livre est une plongée dans l’œuvre d’un auteur sous-estimé, parfois malaimé et souvent marquant.

Le cinéaste est d’emblée présenté comme appartenant à la génération du Nouvel Hollywood. Moins dans la lumière que ses illustres confrères Coppola, De Palma et Scorsese, Paul Schrader a souvent emprunté les chemins de traverse. « Quitte à s’y perdre », nous rappelle Jérôme d’Estais. Connaissant à la fois la gloire et les larmes, les succès et les fours, les grands budgets comme les petits films bricolés, Paul Schrader est « une sorte de dernier maverick du cinéma hollywoodien ». D’abord mal compris par la critique française, il accède finalement à une véritable reconnaissance avec la trilogie constituée de First Reformed (2017), The Card Counter (2021) et Master Gardener (2023).

Scénariste de la Palme d’or 1976, Taxi Driver mais aussi d’Obsession ou de Raging Bull, Paul Schrader va, à partir de Blue Collar en 1978, réaliser vingt-trois films qui constituent une œuvre aussi dense que douloureuse. Le cinéaste, profondément marqué par l’œuvre de Robert Bresson, colore ses obsessions religieuses d’une nuance violente et glauque, cherchant la rédemption dans les ténèbres. Le livre propose une thèse très séduisante en rapprochant Paul Schrader de John Ford : les héros de ses films se sentent investis d’une mission « fordienne », sauver les âmes prisonnières des vices, des traumatismes, des drogues. Les héros de Schrader sont des miroirs qu’il se tend à lui-même et au reste de l’Amérique. « Le diable n’est souvent que le double des personnages », écrit d’Estais.

La méthode du critique s’apparente à celle déjà employée pour Leos Carax : cartographie d’une œuvre et références littéraires. Pour Schrader sont convoqués Dostoïevski, Bernanos et Drieu la Rochelle, et les citations des Carnets du sous-sol ou du Feu follet entrent en résonance avec l’analyse des films dont Taxi Driver serait la matrice. L’appartement de Travis (Robert De Niro) est la première description du livre, la première chambre noire. Un foutoir, un bordel, l’antre d’un homme seul et solitaire comme le seront tous les personnages des films à venir.

Jérôme d’Estais décrypte et décrit les motifs récurrents d’un auteur marqué tout autant par les psychotropes que par son enfance calviniste et nous fait entrer petit à petit, chambre par chambre, dans l’univers du cinéaste. Chaque chapitre nous permet de saisir comment les figures schraderiennes se retrouvent de film en film. Chaque chambre noire s’emboîte dans la suivante, comme une œuvre poupée russe qui nous réconcilie avec un cinéma réputé morbide et poseur mais qui, pour peu qu’on s’y frotte, nous invite à emprunter de drôles de chemins.

Jérôme d’Estais, Les Chambres noires de Paul Schrader, Editions Marest, 196p., 17€, plus d’informations