Dans Hartaquat Lina Majdalanie et Rabih Mroué donnent à entendre les récits de trois écrivains libanais qui ont dû quitter leur pays.

Entendre le récit intime d’une jeune femme énoncé à la première personne par un acteur masculin a quelque chose d’étrange. D’autant que Raed Yassin, le comédien en question, ne se contente pas de parler mais joue aussi de la contrebasse ainsi que de plusieurs autres instruments de sa confection. Ce dispositif distancié entre théâtre et installation plastique crée un singulier mouvement de balancier entre ce qui a lieu sur le plateau et les mots de l’auteure Rana Issa. Intitulé Incontinence, ce texte constitue avec L’imperceptible suintement de la vie de Souhaib Ayoub et Mémoires non fonctionnelles de Bilal Khbeiz un triptyque où sont interrogés les problèmes sensibles liés à l’héritage que chacun porte en soi, et à ce passé qui ne passe pas quand on se trouve de surcroît dans une situation d’exil. 

En intitulant leur spectacle Hartaqat, qui signifie hérésies en arabe, les dramaturges et metteurs en scène libanais Lina Majdalanie et Rabih Mroué donnent une idée de ce que ces trois textes autobiographiques disent de leurs auteurs, mais aussi des difficultés éprouvées par chacun d’eux dans et hors de leur pays d’origine. Racontant le jour où « coincée dans ma voiture dans un embouteillage, je me suis retrouvée à pisser sur moi-même », Rana Issa revient, un peu comme on fouillerait des couches géologiques, à son passé familial où domine la figure de sa grand-mère, Izdihar. Tout commence quand un médecin lui parle de « rééducation », mot dans lequel elle entend une injonction à se plier aux normes sociales. Ce qu’elle refuse catégoriquement. Précisons qu’elle vit à Oslo où elle est mariée avec un Norvégien. Un jour, une psychologue lui parle d’« ydmykende » , mot norvégien qu’elle ne comprend pas et dont elle découvre dans le dictionnaire qu’il veut dire à la fois « humilité » et « humiliation ». Ce mot exprime exactement ce qu’elle ressent. Tel un sésame, il la renvoie à l’odeur d’urine qu’elle déteste et à la puanteur du camp palestinien de Bouri El Barajina où sa mère et sa grand-mère ont longtemps vécu. 

Dépossession

Son récit pourrait faire le matériau d’un roman. Il y est question de la mauvaise réputation d’Izdihar due à son « appétit sexuel » apparemment insatiable, mais aussi de son humiliation quand pour survivre elle n’a d’autre moyen que de travailler comme cuisinière pour le Général Sami El Khatib, l’homme qui a tué son mari. Cette expérience des camps de réfugiés comme « lieu de dépossession » est au cœur d’une réflexion sur un univers familial régi par un patriarcat violent où la femme analphabète – c’était le cas de sa grand-mère – est réduite au silence. La remarque de sa mère comme quoi « la famille, c’est aussi de l’abandon » continue de troubler Rana Issa des années après l’avoir entendue. Elle ne peut s’empêcher de rapprocher les mots arabes « Oummiyya » (analphabète) et « Oumm » (mère). En découvrant le texte de Rana Issa, Lina Majdalanie et Rabih Mroué ont aussitôt décidé de le porter à la scène, comme ils nous le racontent : « Rana nous envoie régulièrement des choses qu’elle écrit. La première version que nous avons lue ressemblait à un chapitre encore non travaillé d’un livre à venir. On a senti aussitôt que ça serait bien de le présenter sur scène et que cela serait intéressant de le mettre en relation avec un texte de Bilal Khbeiz qui abordait une problématique assez proche même si de façon différente. Pour équilibrer le spectacle, il nous fallait un troisième texte. Alors nous avons passé commande à Souhaib Ayoub. » Jusqu’ici Lina Majdalanie et Rabih Mroué écrivaient eux-mêmes leurs spectacles. Leur choix de donner à entendre les mots d’autres est sans doute lié au fait que ces œuvres abordent une question qu’eux-mêmes n’avaient encore jamais traitée, celle de l’exil. Tous ces auteurs ont en effet en commun de vivre loin du Liban, ce qui les amène à mettre en perspective leurs expériences respectives en rapport avec leur pays d’origine, comme l’analyse Rabih Mroué – sachant qu’avec Lina Majdalanie ils vivent depuis quelques années à Berlin. « Nous avons quitté le Liban de notre propre choix, pas par obligation. Au bout de quarante ans et avec tous les conflits qui compliquent la vie dans ce pays, nous voulions essayer de vivre autrement et ailleurs. Une fois à Berlin nous avons entretenu des liens étroits avec la communauté libanaise. De ce fait, nous ne nous sentons pas tellement en exil, mais plutôt comme si nous vivions quelque part entre deux pays, l’Allemagne et le Liban. En ce qui concerne les textes, je pense que le récit de Rana parle surtout du silence qu’elle a laissé derrière elle en quittant le Liban. Tandis que le texte de Bilal analyse ce que cela veut dire d’avoir une deuxième vie dans un autre pays. Enfin ce dont parle Souhaib, c’est d’être en exil dans son propre pays. Sentiment que nous partagions tous quand nous étions au Liban où nous faisions partie d’un petit groupe de personnes qui avaient en commun cette impression de ne pas être dans la norme. » 

Cette expérience paradoxale se double d’une autre expérience qui consiste dans le fait non pas d’habiter son lieu d’origine, mais d’être habité par lui. C’est ce qu’évoque Souhaib Ayoub quand dans L’imperceptible suintement de la vie, il raconte comment chaque nuit,  de sa chambre du XVIIIe arrondissement de Paris, il erre en rêve comme un fantôme dans les rues de Tripoli, ville de son enfance située au nord du Liban. Enfin dans Mémoires non fonctionnelles, la voix enregistrée de Bilal Khbeiz analyse la difficulté à construire une nouvelle vie sans se trahir soi-même ainsi que la solitude de celui qui ayant changé de pays ne peut pas partager avec d’autres l’héritage de ses jeunes années. 

Cette dernière séquence est accompagnée d’une vidéo où s’accumulent dans une suite sans fin des images de ruines et de destruction. Pour Rabih Mroué, auteur de ce montage, ces images « signifient que le cauchemar est aussi en nous et qu’il est vain de s’enfuir. » Et d’ajouter : « Tout le monde est concerné aujourd’hui par la catastrophe, pas seulement les Libanais ». À ce sujet, Lina Majdalanie précise : « Si nous avons réuni ces trois textes, c’est pour souligner à quel point il est impossible de rompre avec son passé. Mais dans leur acharnement à poser des questions, ces trois auteurs montrent aussi à quel point ce travail sur soi-même est indispensable si on veut aller de l’avant. »

Hartaquat (Hérésies), au théâtre du Rond-Point, Paris, du 19 au 30 septembre. Dans le cadre du festival d’Automne à Paris.  Plus d’informations

Conception et mise en scène Lina Majdalanie et Rabih Mroué,

Textes de Souhaib Ayoub, Bilal Khbeiz et Rana Issa,