C’est avec une pièce de Marguerite Duras qu’Arnaud Desplechin poursuit son travail théâtral, offrant le tableau réussi, mais sans surprise, de la fin du couple.

© Agathe Poupeney / coll. Comédie-Française / Divergences-Images / 22/09/2026 / Théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française / Paris / France

Arnaud Desplechin sait pénétrer dans le désastre d’un couple comme peu de metteurs en scène. À croire qu’il voue une insatiable curiosité à l’instant d’effondrement, le moment d’irréparable qui sépare deux êtres qui se sont crus liés à vie. Qui a vu Rois et Reine ne doute plus de la manière dont le metteur en scène poursuit les stigmates du couple chez les êtres, cet « après l’amour » qui peut longtemps hanter hommes et femmes. La Musica deuxième s’avérait donc un texte pour lui : un homme et une femme se retrouvent dans un hôtel à Évreux, trois ans après leur séparation. C’est dans cette même ville qu’ils ont fait construire la « maison » qui ouvre leur dialogue, symbole de leur désir de fondation (lui est architecte), théâtre de leur guerre finale, « l’enfer » qu’ils évoquent l’un et l’autre. Mise en scène pour la première fois en 1985 par Marguerite Duras elle-même, avec Miou-Miou et Sami Frey au Théâtre du Rond-Point, La Musica deuxième est une pièce de comédiens. Composée de dialogues à l’os, de phrases souvent inachevées, puisque nous nous situons dans le temps où il n’y a plus rien à dire, de souvenirs de silences, de désirs difficilement formulables, la pièce se joue en grande partie hors du texte. Elle repose sur les gestes, les situations, la tonalité, les registres adoptés par les acteurs. Ils doivent sans cesse osciller entre ceux qu’ils furent, les amants, et ceux qu’ils sont, les désunis. Au-delà de la pensée de l’amour, qui rappelle souvent celle qui soutient Scènes de la vie conjugale (sans la violence du désir qui balaie tout), Duras développe une idée d’individus composés de Moi successifs, et d’inconnu. Le temps est toujours perdu chez elle par des personnages qui cherchent, en vain, à savoir qui ils sont. Ainsi « Elle » et son goût des échappées solitaires, qu’elle ne s’explique en rien, et « Lui » et sa jalousie absurde, qu’il ne saisit pas non plus. Ce qui permet à Arnaud Desplechin de concevoir une mise en scène inquiétante : il choisit le dispositif bifrontal, et nous nous tenons de chaque côté de la scène, ne saisissant les acteurs que de profil, essayant, comme eux-mêmes, d’élucider la réalité de leurs sentiments. Alexandre Pavloff adopte un jeu étrangement constant, distancié, séparé de son corps traversé de passions soudaines : on le voit se mettre à genoux devant « Elle » ou se jeter à terre. Face à lui, Adeline d’Hermy choisit la fausse ingénuité, la sensualité, la déshérence, mais aussi la dureté finale, telles qu’on les retrouve souvent chez les actrices de Desplechin : elle ressemble, même dans son allure, à l’Emmanuelle Devos de Rois et Reine. Deux acteurs donc qui confrontent leurs corps, et leurs jeux, dans le hall vide d’un hôtel d’Évreux. Ce pourrait être seulement un peu las, un peu du siècle passé, si ce n’étaient plusieurs moments de grâce offerts par la vidéo : l’avancée d’« Elle » dans les bois, suivie par son mari qui n’ose pas l’aborder, leurs visages plongés dans l’obscurité qui soudain se dédoublent, sans se faire face… La vidéo permet de creuser la distance entre eux, mais aussi le brouillard qui les entoure, et qu’ils peinent à dire : brouillard d’une aspiration à l’amour, à l’inscription dans la vie sociale, « faire comme les autres », à l’abandon d’une liberté dont ils ne savent que faire. Histoire universelle, histoire dévitalisée, histoire ici remise sur l’établi, fondée sur le constat d’un désastre inévitable. Le public n’en ressort sans doute pas bouleversé, mais mélancolique, ayant vu ce qu’il avait déjà vu, mais qu’il avait peut-être besoin de revoir.

La Musica deuxième de Marguerite Duras, mise en scène d’Arnaud Desplechin, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 11 novembre.