Entre prophéties et hallucinations, sa mise en scène traduit à la perfection l’atmosphère nocturne et tourmentée de l’opéra de Verdi sous la direction précise de Pierre Dumoussaud à la tête de l’Orchestre de Normandie.

On se demande parfois devant une représentation de la pièce de Shakespeare, à quel point Macbeth est l’auteur de ses crimes tant il semble mu par une force qui le dépasse. Peut-être est-ce pour répondre à cette question que Verdi a conçu sa propre version de Macbeth, opéra dont le maestro disait que de tous ceux qu’il avait écrits, il était son préféré. En découvrant cette oeuvre présentée en ce moment à l’Opéra de Normandie à Rouen dans une mise en scène signée Ambre Kahan, sous la direction musicale de Pierre Dumoussaud à la tête de l’Orchestre de Normandie, c’est bien à la déconfiture du héros que l’on assiste.

Mais le mot « déconfiture » est sans doute réducteur. Car Macbeth interprété par le baryton Aleksei Isaev, face à la soprano Ekaterina Sannikova dans le rôle de Lady Macbeth, déploie une énergie considérable pour échapper au sort qui lui est destiné. Le paradoxe étant que plus encore que dans l’original de Shakespeare, ce sort est écrit d’avance. Lui-même en semble conscient, et c’est le plus troublant, quand terrifié il se voit mentalement assassiner Duncan, le roi d’Ecosse. Hallucination – d’autres suivront – qui ne l’empêche pas d’accomplir l’acte fatal. Jusqu’au bout, entre ses visions anticipatrices et son irrépressible fuite en avant, c’est un héros réticent, déchiré entre la soif de pouvoir qui le pousse à agir et le dégoût de ses actes que campe avec toute l’épaisseur et l’intériorité nécessaire Aleksei Isaev.

On a parfois décrit Macbeth, à tort, comme une pièce gnostique. Une chose est sûre, c’est qu’il s’agit d’un cauchemar. Autrement dit d’un univers nocturne où dominent des pulsions maléfiques. Verdi insiste à cet égard sur le rôle joué par les sorcières. Ce n’est pas un hasard si dès l’ouverture du spectacle où l’on voit passer un cheval suivi par l’apparition en cape et justaucorps d’une sœur fatale le visage masqué, l’atmosphère légèrement brouillée évoque la peinture préraphaélite ou les tableaux hallucinés de Johan Heinrich Füssli. De même, c’est debout dans l’âtre d’une cheminée, les pieds léchés par les flammes que l’on découvre Lady Macbeth. Le mur gigantesque de la salle du château où sont sculptées des têtes de morts – encore un présage – ne déparerait pas dans un film de Tim Burton. Son invocation, « surgissez donc agents de l’Enfer qui poussez les mortels au crime », tranche avec les hésitations de son époux. On n’aurait pas de mal  à voir en elle une « agente de l’Enfer ». Mais cela contredirait la scène de l’acte IV où dans une crise de somnambulisme, persuadée d’avoir les mains couvertes de sang, elle revit le meurtre de Duncan.

Ce mouvement où sont pris les deux époux et avec eux l’ensemble de l’opéra est traité par le compositeur de façon paradoxale, mais assez logique au fond s’agissant d’un cauchemar, avec un rythme curieusement léger, voire très enlevé qui pourrait surprendre compte tenu de la noirceur du sujet. Or ce rythme justement dans sa trompeuse insouciance convient parfaitement en ce qu’il a d’irrésistible, presque grisant et qui emporte les protagonistes. Car c’est sur ce fond trépidant que le tragique et la dimension nocturne trouvent à s’exprimer, comme l’indique le compositeur, en particulier à propos de la scène de somnambulisme et celle du duo entre Macbeth et Lady Macbeth à l’acte I après l’assassinat de Duncan : « ces morceaux on ne doit absolument pas les chanter : il faut les agir et les déclamer d’une voix très sombre et voilée : sans cela il ne peut y avoir d’effet ». Chanter jouer ; tout est là. À quoi Ekaterina Sannikova et Aleksei Isaev réussissent fort bien, portés par une mise en scène efficace qui fait la part belle au fantastique et une direction d’orchestre précise servie par un sens impeccable de la dramaturgie. Un spectacle qui doit aussi beaucoup à la qualité des parties chorales, essentielles dans cet opéra, assumées par le Chœur accentus et par le Chœur de l’Opéra national de Bordeaux. Beau travail.

Macbeth, de Giuseppe Verdi, mise en scène Ambre Kahan, direction musicale Pierre Dumoussaud. Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen ; Cœur accentus ; Opéra Orchestre Normandie Rouen ; Cœur de l’Opéra national de Bordeaux. Jusqu’au 3 octobre à l’Opéra de Normandie Rouen.