À partir de Drumming, impeccablement interprété par l’Ensemble intercontemporain, Point Nemo invite à une rêverie méditative interrogeant la place problématique de l’humain au sein de la nature. À découvrir au théâtre du Châtelet.
Cela ressemble à un paysage tropical sous serre, un peu comme au Jardin des Plantes, à Paris. Une topographie circulaire avec des rochers, un cours d’eau, une végétation luxuriante et même un palmier qu’un homme et une femme installent de leurs propres mains, tels des jardiniers paysagistes apportant une nouvelle touche à leur œuvre. Ainsi se présente au premier abord Point Nemo, création du collectif anversois FC Bergman élaborée à partir du mouvement hypnotique de Drumming, composition de Steve Reich pour percussions (bongos, marimbas et glockenspiel) et voix, interprétée par l’Ensemble intercontemporain accompagné ici par les chanteuses Micaela Haslam et Heather Cairncross de l’ensemble Synergy Vocals. Par la façon dont un même motif semble se répéter à l’infini tout en se transformant à travers de subtils décalages et variations, la musique de Drumming a pour effet de modifier en profondeur, pour peu qu’on s’y laisse prendre, notre attention au monde.
Terre dévastée
C’est en tout cas ce qu’ont éprouvé Stef Aerts, Joé Agemans et Marie Vinck, les trois membres de FC Bergman, à force de s’imprégner, écoute après écoute, de l’œuvre de Steve Reich. De leur expérience est née cette création où est mise en scène la relation hautement paradoxale entre l’humain et la nature. Si « la culture est une seconde nature », comme l’a dit Blaise Pascal, dans ce spectacle, c’est la nature qui est une seconde culture. Autrement dit, c’est une nature façonnée par l’homme qui occupe le centre de la scène. Loin d’envahir tout l’espace, elle apparaît au contraire comme un échantillon au milieu d’un plateau vide, exposant ce qu’il reste de quelque chose qui, peut-être, n’existe déjà plus, dans une dystopie post-apocalyptique. Les deux jardiniers sont là, dirait-on, pour prendre soin de ces traces ultimes d’une terre dévastée.
On les voit soulever un rocher et extraire d’un creux le corps d’un enfant emballé dans du plastique. C’est une marionnette, ou plus précisément un robot. Ils le prennent dans leurs bras, le portent, jouent avec lui. Il a l’air d’être le véritable habitant de ce lieu, dont on se demande s’il ne s’agirait pas d’une sorte de zoo ou de quelque attraction dans un musée, car régulièrement des visiteurs installés en surplomb se penchent pour les observer. Parfois, ils jettent des pièces de monnaie dans le cours d’eau. Allongé sur le tronc penché du palmier, l’enfant rêve, les yeux au ciel : un petit d’homme sorti du Livre de la jungle de Kipling. Ou alors il pédale debout sur une machine fixée sur deux rails de voie ferrée. Sur ces mêmes rails tourne aussi une grenouille mécanique dont les yeux sont des phares brillant dans la nuit. Quand la mousson se déchaîne, on protège l’enfant avec un imperméable. Avec la pluie, tout se transforme. Comme si on tournait les pages d’un livre.
Poésie et musique
Tout apparaît bientôt en clair-obscur. Ombres qui se détachent sur un fond lumineux, les éléments du décor évoquent du carton découpé. On pense à une boule à neige. Et justement, la neige commence à tomber. Tout autour, c’est une immense étendue glaciaire. Les plantes ont disparu. L’enfant pédale toujours, mais on lui a enlevé la tête. Puis le tronc. Il continue… Jusqu’à être escamoté définitivement. Tout comme les deux officiants. Demeure un paysage de roches qui occupent désormais tout l’espace. Des roches qui bougent. Qui flottent dans le ciel aux couleurs changeantes. Un paysage suspendu, à la fois minéral et sidéral, d’une grande force plastique. Comme l’ensemble de ce spectacle, d’ailleurs, où, sans jamais illustrer la musique – pari impossible –, FC Bergman façonne des modulations ultrasensibles dont la poésie, non exempte de tendresse, est portée par le mouvement prenant de la musique de Steve Reich, interprétée à la perfection par les percussionnistes et les deux chanteuses. Une merveille.
Point Nemo, mise en scène et scénographie FC Bergman, musique Drumming de Steve Reich, interprétée par l’Ensemble intercontemporain et l’ensemble Synergy Vocals. Jusqu’au 29 septembre au théâtre du Châtelet, Paris (75001). Plus d’infos sur www.chatelet.com







