Laurence Equilbey, Insula Orchestra et le pianiste David Fray nous invitent à redécouvrir deux chefs-d’œuvre à la Seine Musicale : le Concerto pour piano n° 5, dit « L’Empereur », et la Symphonie n° 3, « Héroïque ». Un moment hors norme qui se prolonge ce samedi 26 septembre.
Nous n’en finissons pas de replonger dans l’océan Beethoven ces derniers temps. Sous la sphère de verre de la Seine Musicale, qui nous semble par instants dériver sur la Seine, nous sommes peut-être au plus juste endroit pour revivre les symphonies du maître. Laurence Equilbey et son fameux Insula Orchestra, accompagné au cours de ce concert par l’Insula Camerata, la jeune académie de l’orchestre, ont donc commencé il y a quelques années à interpréter les symphonies de Beethoven. Mais parlons plutôt de réinterprétation, tant il est singulier pour un orchestre d’instruments anciens de se pencher ainsi sur le maître romantique, dont on célébrera, l’année prochaine, les 200 ans de la disparition.
Alors, quel fut ce soir-là le Beethoven d’Insula ?
Il s’est offert d’abord sous la forme de ce concerto « L’Empereur ». Ne cherchez pas à y entendre un hommage à Napoléon : le compositeur qui l’écrit en 1809 est un homme mûr, vivant dans une Europe en guerre ; il n’a plus la fougue de ses vingt-cinq ans et a perdu la passion qu’il nourrissait autrefois pour Bonaparte, « l’âme du monde », comme le disait son contemporain Hegel. Pourtant, cette figure imaginaire qui habite le concerto, et qui serait moins un homme précis que l’idée du grand homme, s’avère d’une fascinante complexité. S’inspire-t-il d’un héros homérique – Achille, Hector, Ulysse –, figures qu’il affectionnait, comme nous le raconte Laurence Equilbey à la fin du concert ? Nous ne saurions le dire, mais en écoutant David Fray dialoguer avec l’orchestre, nous avions le sentiment de pénétrer peu à peu dans l’âme d’un homme aux prises avec l’histoire. La sensibilité du jeu du pianiste nous y invitait, de sa quête de grandeur (si prégnante dans ce Beethoven-là) au premier mouvement, à sa sombre intériorité dans le deuxième, l’Adagio, jusqu’à la promesse d’éternité du Rondo final. David Fray et Insula Orchestra ont l’habitude de jouer ensemble ; leur complicité était perceptible dans les nuances du jeu et dans le rythme qu’ils semblaient naturellement adopter. Leur manière fluide, sans grandiloquence, permettait aussi d’entendre les contrastes si marqués de cette musique à la technique redoutable.
D’un champ de bataille à l’autre
Ensuite, ce fut la Symphonie « Héroïque ». L’Eroica, composée avant le concerto « L’Empereur », marque un tournant dans l’œuvre de Beethoven, qui la considérait à l’époque comme « la plus grande œuvre qu’il ait composée à ce jour ». Nous sommes en 1805, et il a déjà une œuvre considérable derrière lui. Dans la salle, nous avons le sentiment de passer d’un champ de bataille à l’autre. Difficile d’écrire sur une œuvre aussi célèbre, si admirée, si fondamentale aussi pour les compositeurs qui suivront, sinon pour vous dire notre plaisir à entendre une interprétation imparable comme celle-ci. Les jeunes musiciens de l’Insula Camerata, tous âgés de moins de trente ans, venus d’Europe et des États-Unis, se fondaient dans l’orchestre et lui permettaient d’atteindre la juste ampleur pour cette symphonie grondante et cadencée. La fameuse marche funèbre (jouée pour les funérailles de Roosevelt comme pour celles de Toscanini), chant de deuil mais aussi hommage à la ténacité des combattants disparus, était d’une délicatesse rare dans ses variations. Nous avons été enchantés aussi par la merveilleuse irruption des flûtes, la netteté des percussions, l’élégance, parfois en brume inquiétante, des violoncelles. Et bien sûr par la finesse de la direction de Laurence Equilbey, qui révèle, dans la précision et l’économie de ses gestes, une grande familiarité avec son orchestre. À la fin du concert, face à la salle qui applaudit, Laurence Equilbey, dans un sourire épuisé, avoue : « C’était difficile » (doux euphémisme), avant de repartir pour un bis guerrier mémorable. L’épopée Beethoven n’est pas achevée sur la Seine.
Beethoven héroïque, avec David Fray et Insula Orchestra dirigé par Laurence Equilbey, jusqu’au 26 septembre, à la Seine Musicale. Plus d’infos sur www.laseinemusicale.com







