Alors qu’elle crée Redemption Song au Théâtre de la Colline, rencontre avec l’écrivaine qui, à travers l’histoire d’un couple, repense l’avenir de l’Afrique.

Nous sommes dans l’outre-monde de l’imaginaire d’une écrivaine, dans une Afrique du XXIIe siècle rêvée, riche, indépendante et réfléchissant à son passé comme à son avenir. Leonora Miano n’a eu de cesse, depuis son premier roman, dans la langue somptueuse qui l’a fait connaître, d’interroger la place de l’Afrique et des Africains dans le monde d’aujourd’hui. Dans Redemption Song, elle nous mène dans le palais d’un pouvoir africain ébranlé par une crise sans précédent : Farafina, héritière et dirigeante de la Nubia (portée avec force par Astrid Bayiha), veut se séparer de son mari, Francis (virevoltant Ayouba Ali), qui n’a eu de cesse de la maltraiter et de la dépouiller. Seulement, celui-ci prend conscience qu’il l’aime et qu’il ne peut vivre sans elle. Au cours de ce mélodrame se révèle un certain nombre de personnages secondaires, dont la formidable Naija, à qui Leleng Prezi octroie une présence constante, qui insuffle liberté et sexualité dans cette Nubia traversée par ses fantômes et en quête de sa destinée. La scénographie ne ressemble à aucune autre : superbes costumes, coiffures africaines, vidéos futuristes, musique et chants nous permettent d’entrer dans le monde rêvé par Miano. Et l’on saisit peu à peu qu’il ne s’agit pas seulement d’une famille de puissants au bord de la rupture, Atrides africaines, mais aussi d’une allégorie des liens entre l’Afrique, tourmentée par son passé, et l’Occident, toujours fasciné par ce continent qu’il a tant maltraité. Par instants, la langue lyrique et réflexive de l’écrivaine porte le spectacle plus que la théâtralité. Mais si certains monologues semblent redondants, d’autres scènes de face-à-face, dont la très belle apparition du fantôme d’Hippolyte, nous permettent d’entrer dans la vision tragique et lumineuse de Leonora Miano.
Rencontre au lendemain de la première avec une écrivaine qui signe là sa première mise en scène et nous révèle aussi, dans ce spectacle, ses talents secrets de comédienne.
Est-ce que vous saviez que pour cette première mise en scène, vous alliez partir d’une grande ambition à la fois théâtrale, formelle et littéraire, si je puis dire ?
J’ai l’impression d’arriver avec ce spectacle à un moment où l’on ne pourra peut-être plus avoir ces ambitions quand on est d’origine africaine, puisque la France a très envie, me dit-on, de se livrer à l’extrême droite. Donc si les Français votent mal en 2027, je crois qu’on ne verra pas de sitôt des créations de ce type, et je me suis dit qu’il fallait au plus vite, faire une pièce comme celle-ci. Pour la concevoir, il a fallu assumer de vouloir mettre en avant les esthétiques subsahariennes dans presque tous les domaines, et se référer à des spiritualités africaines qui sont encore pratiquées. Il y a eu un désir de produire au théâtre une esthétique afrocentrée, et de l’assumer, un peu comme si dans le monde entier on avait été influencé par l’Afrique. Ça, c’était une volonté forte.
Ce monde à la fois dans le futur et dans une Afrique dont on sent bien qu’elle existe réellement, est difficilement situable…
L’imaginaire africain du futur, tel que je le conçois, n’est pas nécessairement couvert de gratte-ciel ou de technologies, on ne deviendra pas forcément des robots. Je crois qu’on ne sera pas tellement différent d’aujourd’hui : on utilisera la technologie, mais on aimera aussi revisiter sa tradition. Ce qu’il y aura de fondamentalement différent, ce n’est pas dans la matière que ça se verra, mais dans le rapport à soi. C’est ça qui m’intéresse, la question du type de puissance qu’on exercerait si on était puissant : est-ce qu’on aurait le désir de se venger ? Est-ce qu’on serait capable de réinventer la puissance pour qu’elle soit un exercice lumineux ? Est-ce que quand on est puissant, on l’est d’abord parce qu’on est en mesure d’écraser l’autre ? C’est comme ça qu’on la conçoit tous, la puissance : être ressortissant d’un pays puissant, c’est être ressortissant d’un pays capable de créer du malheur pour les autres, on n’en connaît pas d’autre définition. Donc qu’est-ce que serait une Afrique animée par le désir de vengeance — on voit qu’elle est peu traversée par ça, quand même. Est-ce que ce serait une Afrique capable de nous pardonner ? Une Afrique en mesure de confier vraiment au passé tout ce qui l’a blessée pour se réinventer et proposer à l’humanité une façon d’être émancipatrice, positive ? Voilà, ça, ça m’intéresse. Et je pense que ces questions-là tiennent vraiment du futur.
Un mot peut-être sur le personnage de Farafina : est-ce que c’est pour vous une dirigeante africaine idéale ?
C’est une femme puissante, mais c’est aussi une femme fragile et complexe. Farafina est éprise d’un homme dont personne ne comprend ce qu’elle lui trouve, et elle y est très attachée parce qu’elle est persuadée, comme beaucoup de femmes, d’avoir saisi de lui quelque chose qui échappe à tout le monde. Donc je ne dirais pas que c’est un idéal, je dirais que c’est la représentation d’un certain type de femme qui existe, je crois, dans toutes les sociétés : des femmes qui réussissent très bien tout ce qui appartient à leur vie sociale, et qui, dans la vie affective, sont souvent confrontées à l’échec, ou en tout cas insatisfaites.
Il faut dire que le monde que vous décrivez est dominé par les femmes qui ont le pouvoir de changer la société…
Je ne sais pas si les femmes vont changer la société. Je pense qu’elles sont dépositaires d’un type de force qui, parce qu’il a été ignoré, est quelque chose dont on a besoin. Si on pense le féminin et le masculin comme des énergies qu’on porte tous les deux en nous, on a dévalué ce qui était du féminin, et il faut le réévaluer, retrouver un équilibre.
Il y a une scène très forte : l’apparition du fantôme d’Isidore face à son père. C’est très beau, ce qu’il dit sur son enthousiasme envers l’avenir, coupé net. Est-ce que cette scène était aussi une manière pour vous de rappeler la dimension tragique qui a été, à un moment, le destin d’une Afrique démocratique ?
Exactement. J’ai voulu utiliser cette figure du leader indépendantiste, pas un seul, parce qu’il y en a eu plusieurs, souvent assassinés avant de vraiment pouvoir mettre en place la politique qu’ils avaient à l’esprit. Et puis, comme mon intérêt central c’est le regard sur soi, j’avais envie d’imaginer une sorte de doctrine politique qui se fonde d’abord sur une autre manière de se regarder soi-même, sur la nécessité de se réhabiliter à ses propres yeux plutôt que d’attendre que l’autre vienne réparer. Il faut se rendre compte que, finalement, on a quand même survécu là où d’autres ont péri, ça nous donne peut-être l’obligation, en tout cas la responsabilité, d’essayer d’inventer autre chose.
Redemption Song, texte et mise en scène de Léonora Miano, Théâtre de la Colline, jusqu’au 11 octobre. Plus d’infos sur www.colline.fr







