Un éditeur que je connaissais un peu m’a répété pendant dix ans que le roman français était mort. Avec douceur et élégance, il m’assurait, chiffres à l’appui, que le calice avait été bu, le cercueil claqué sur la face de plâtre d’un Camus-Gide-Duras, c’était ainsi, tout avait une fin. Je n’ai plus besoin de lui pour entendre cette chanson, surtout depuis quelques mois, et les résultats économiques glaçants des ventes en librairie.
Or, même s’il est désolant de devoir bousculer la vérité des chiffres, et dieu sait que nous ne sommes pas grand-chose face au maître GfK (acronyme désormais connu qui désigne la « database » de ventes de livres qui tombe chaque semaine pour asséner la baisse constante des chiffres), mais à la lueur de nos lectures de cette rentrée, le roman français se porte très bien. Mieux qu’il y a dix ans, à l’époque présumée du début de la fin. Et même si j’ai pour principe de ne jamais provoquer une entreprise de marketing d’origine germanique (GfK est née en 1934 à Nuremberg, année des premières études de trading de consommateurs… A quand un livre qui ferait le lien entre la création des études de marché et le nazisme ? Je peux vous citer deux ou trois romanciers et historiens qui doivent y travailler en rêvant de chiffres… GfK), j’assume de penser que si l’industrie du livre traverse une crise économique, le roman français n’y est pour rien.
Cinq noms de cette rentrée affirment ainsi son outrageuse santé :
— Jean-Noël Orengo. Sa Rédemption (Grasset) nous sauve de l’uniformité et de l’indifférence. Portrait à l’os de Drieu, écrivain de l’ombre et de la violence, analyse vigoureuse d’un couple et de leur impossible amour, mais surtout, pages inouïes de pensée et de langue, sur la littérature qui cherche à sauver, mais ne peut rien, ou du moins pas assez, pour certains hommes brisés, et dans certains drames de l’histoire.
— Emma Marsantes. N’efface pas mes cercles (Verdier). Le roman pourvu du plus beau titre de la rentrée. Parce que l’écrivaine y traduit au plus juste la violence familiale qu’elle décrit dans ce livre, la volonté d’effacement de figures tourmentées et sensibles, sa mère, la petite Mia, une tante. Autant de femmes qui tenteront de tracer leurs propres cercles dans une France d’après-guerre froide, puritaine et rigide. À chaque phrase, elle réussit à faire vivre l’impuissance de ses personnages. D’une constante émotion.
— Boris Bergmann. Minotaure (Albin Michel). L’auto-fiction dans son pacte violent et lyrique. La mise à nu de soi, d’une écriture passionnée, qui cherche sans cesse, à la manière d’une Christine Angot, à penser l’instant tout en en restituant l’insupportable tension. Bergmann, à vingt-huit ans, veut connaître son père, qui ne l’a pas reconnu. Il affrontera l’indifférence d’un homme qui n’obéit qu’à ses propres injonctions. Mais le monstre mythologique du titre n’est pas celui qu’on croit : le minotaure est une créature perdue dans son labyrinthe. Le jeune écrivain nous donne une leçon d’amour.
— Arthur Dreyfus. La Punition (POL). Il demeure un des plus singuliers écrivains français : son livre s’avère d’une gravité presque tragique, la guerre d’un fils et de son père, et un terrain de jeu qui semble emprunté à William Gaddis, ou Thomas Pynchon, tant il se réinvente à chaque page ou presque. Dreyfus est d’une liberté folle, nous le savions, mais la meilleure nouvelle de cette rentrée est qu’il continue à l’être, et à l’affirmer.
— Phoebe Hadjimarkos Clarke. Le Livre des souterrains (éditions du sous-sol). Les souterrains sont ceux de la ville et d’une femme qui cherche à saisir ce qui la fait femme. Nous plongeons dans le métro, auprès d’une artiste qui évolue parmi les groupes, parle aux sans-abris, cherche à saisir « la forme générale du monde », et se souvient d’un ami mort, jeté sur les rails. Un flux nerveux, poétique, déstabilisant, au meilleur sens du terme.
L’on notera que trois de ces écrivains ne dépassent pas les quarante ans.
Un regret pour la fin : la baisse de publication des romans étrangers. L’actualité étant ce qu’elle est, lire la littérature mondiale s’avère plus que jamais une nécessité. Nous vous en reparlerons au prochain Transfuge. D’ici là, bonne rentrée à tous !