En ouverture de saison, l’Opéra de Lille affiche un opéra baroque, Alcina de Haendel, avec son fidèle ensemble en résidence, Le Concert d’Astrée, sous la direction d’Emmanuelle Haïm. La metteure en scène Ewelina Marciniak en propose une lecture vivifiante.

Et si la magicienne Alcina vivait pour son plaisir ? Et si la fameuse île enchantée sur laquelle elle règne, s’avérait un espace de liberté de désirs ? C’est là le parti-pris audacieux de la metteure en scène polonaise Ewelina Marciniak à qui l’Opéra de Lille a choisi de confier le cultissime opéra baroque. Tiré du poème épique Orlando furioso de l’Arioste, l’opéra de Haendel met en scène Alcina, une magicienne possédant le pouvoir de transformer ses partenaires en pierre ou en animaux lorsqu’elle s’en lasse. Ici, elle décide que son île serait « un espace de liberté qu’une femme s’est créé en marge de la société ». Sa mise en scène suggère ainsi, en filigrane, que la magie qu’exerce Alcina est avant tout psychologique, qu’elle en souffre cruellement et perd son pouvoir lorsque Ruggiero, dont elle est véritablement tombée amoureuse, la quitte.

Autre fil conducteur : une femme n’aurait aujourd’hui plus besoin d’un chevalier pour l’aider à se découvrir, assumant ses désirs, quels qu’ils soient. La metteuse en scène use alors son propre enchantement, en transformant Ruggiero en femme et en modifiant les relations entre les personnages. Dans le même mouvement, sa fiancée Bradamante devient une amie proche, Melisso, ancien précepteur de Bradamante, un ex-mari de Ruggiero, et ainsi de suite.

Si, au début, ces changements peuvent être assez perturbants pour ceux qui connaissent déjà l’histoire, d’autant que le sous-titrage des paroles de Ruggiero est entièrement féminisé alors qu’elle chante le texte italien tel quel, cette lecture révèle cependant une cohérence convaincante. L’union d’Alcina et de Ruggiero, notamment, correspond pleinement à sa vision de l’île. La scénographie au ton pop – bravo pour le beau décor peint, mélange des Nabis et des années 1920 et 1950 –, ainsi que les costumes et accessoires, légèrement punk et sado-maso selon les personnages, affirment également ce parti pris.

Le plateau vocal est homogène et de haute volée. On note en particulier l’agilité spectaculaire de Jasmin White (Bradamante) à la voix à un large spectre ; le timbre cristallin et cuivré de Lilit Davtyan (Morgana) ; les phrasés si élégants et naturels de Camille Chopin (Oberto) ; la sonorité ouverte de Josh Lovell (Oronte) et la consistance d’Ashley Riches (Melisso). Quant à Karine Deshayes, dans le rôle-titre, c’est surtout la force de son chant, qui prend à bras-le-corps le spectateur, que l’on retient. Adèle Charvet, quant à elle, réussit souverainement sa prise de rôle en Ruggiero dont elle fait ressortir toute la solidité vocale.

L’autre protagoniste, et non des moindres, est incontestablement l’orchestre dirigé par Emmanuelle Haïm. Tout, absolument tout, semble parfait : l’articulation claire et nette, l’accentuation juste, les solos dans certains airs qui deviennent de véritables duos avec les chanteurs, qu’il s’agisse de la flûte à bec, du hautbois, du violon et surtout du sublime moment de l’air de Morgana, à l’acte III, avec son solo de violoncelle. Les ornements du chant, écrits sur mesure par Emmanuelle Haïm, témoignent magistralement de sa connaissance à la fois de la partition et du tempérament de chacun des artistes.

En bref, une belle production qui s’inscrit pleinement dans la thématique de la saison imaginée par Barbara Eckle, directrice de la maison : l’interrogation sur le sentiment d’appartenance et les manières de trouver sa place parmi les autres.

Alcina de Haendel, sous la direction d’Emmanuel Haïm, dans la mise en scène de Ewelina Marciniak. Opéra de Lille, jusqu’au 17 octobre.

Informations et réservation : https://www.opera-lille.fr/spectacle/alcina/