Un conte de fées et de freaks

Par Jean-Christophe Ferrari
le Vendredi 18 Janvier 2019

comédiens

Suite du reportage avec les trois acteurs formidables d'Une jeunesse dorée, Galatéa Bellugi, Lukas Ionesco et Melvil Poupaud. 


C'était l'époque où les clips commençaient à tuer les stars de la radio. Celle où la crise économique et le chômage n'étaient encore, pour beaucoup, qu'une abstraction. Celle d'avant le SIDA. Celle où le punk avait viré des platines le rock adulte et ronflant de Genesis, de Yes et de Pink Floyd. Celle où Johnny Thunders, l'ex guitariste des New York Dolls, chantait « Born to Lose ». Celle où le disco avait fait naître d'autres façons de bouger et habillait les corps de tenues pailletées. Bien sûr ces modes différentes se mélangeaient peu. Sauf au Palace qui, de 1978 à 1983, fut le haut lieu de la nuit parisienne. Un espace utopique, baroque, disparate où l'on pouvait croiser aussi bien Grace Jones que Roland Barthes, Amanda Lear qu'Andy Warhol, Karl Lagerfeld que Pascale Ogier, Jean-Paul Gaultier que ... la jeune Eva Ionesco qui consacre aujourd'hui son second long métrage à ce milieu et à cette époque. C'est dans le dixième arrondissement à Paris, à l'Hôtel Grand Amour qui – avec ses couleurs vives, ses meubles datés d'époques différentes, son patio marbré et sa terrasse pleine d'oiseaux - forme lui aussi un territoire composite et bigarré, qu'on a rencontré trois des acteurs auxquels la réalisatrice a confié le soin de revivifier certains de ses souvenirs, d'incarner certaines de ses fantaisies. Galatéa Bellugi interprète Rose - personnage fortement inspiré par le passé d'Eva Ionesco -, une jeune fille de seize ans issue de la DASS qui doit échapper aux contrôles de la police. Lukas Ionesco est Michel, son compagnon, un peintre. Quant à Melvil Poupaud, il joue Hubert, un dandy opiomane et lettré, un peu loser, un peu vampire, qui s'entiche de l'insaisissable orpheline. 

Alors certes les trois comédiens n'ont pas connu l'âge d'or du Palace. Mais Lukas a été biberonné aux récits de sa mère. Et Melvil eut un aperçu de ses derniers feux à la fin des années quatre-vingt quand la plus célèbre boîte parisienne était devenue le temple de la house : « en 1989, pour la sortie de La Fille de 15 ans de Jacques Doillon, l'équipe avait organisé une fête pour moi au Palace. Mais comme je n'avais que quinze ans le videur m'a empêché de rentrer à ma propre fête. Et puis ma mère, Chantal Poupaud, traînait souvent avec la clique des années soixante-dix : Edwige Belmore, Alain Pacadis, Maria Schneider, Tina Aumont, etc. Elle était l'attachée de presse d'un groupe de travestis : Les Mirabelles. Je me souviens : je faisais la sieste dans leur loge. J'étais plongé dans une sorte de conte de fée un peu freak. Il existait alors une insouciance, une frénésie, une disponibilité qui ont disparu. La crainte de la mort était moins présente qu'aujourd'hui où tout le monde, constamment, a peur de quelque chose. Les gens se chargeaient comme des mulets, faisaient la fête pendant cinq jours sans dormir, etc. Je suis frappé à quel point les jeunes de 2018 ont plus d'appréhension par rapport à la fête. Le jeu cynique avec l'argent et le sexe ne les fait plus du tout rire. On s'autorisait alors des choses qu'ils ne se permettraient jamais. C'est aussi le sujet du film : l'immense décalage entre la jeunesse d'alors et celle d'aujourd'hui. » Lukas précise : « D'après les récits de ma mère, les gens ne pensaient pas du tout à construire une carrière. Ils croyaient qu'ils pouvaient très bien mourir le lendemain. C'est ce qu'ils disent d'ailleurs à un moment du film. Un peu paradoxalement, ceux qui ont survécu sont devenus des icônes (Christian Louboutin, Thierry Mugler, Grandmaster Flash) ». 

La réussite d'Une Jeunesse dorée est d'avoir réussi à faire revivre quelque chose de cette époque-là, de l'avoir rendu sensible, sans sensiblerie nostalgique. En brassant les époques et les énergies, le film parvient à se libérer de ce que les reconstitutions ont souvent de malsain et de fétichiste. Si Rose a la gouaille d'une pin-up des années soixante, Hubert évoque plutôt une figure des années quarante alors que Lucille, incarnée par Isabelle Huppert, rappelle la comtesse de Noailles. Quant à la musique composée par Lukas, elle s'inspire autant de Johnny Cash que de Brian Eno. Que subsiste-t-il alors à l'écran de la fin des seventies ? Et bien le plus important, l'énergie. Un punch porté par l'ardeur de son actrice qui, avec un naturel lumineux, traverse le film à toute blinde, ouvrant les fenêtres, claquant les portes, déplaçant les meubles, passant en un clin d'oeil des rires aux larmes, de la petite fille égarée à l'aguicheuse, assumant crânement tous les changements d'humeur, changeant sans cesse de costume, de coiffure, d'attitude. On est d'autant plus saisi par la performance de Galatéa Bellugi qu'on l'avait admiré en jeune fille tourmentée et secrète, travaillée par l'aspiration à la grâce et le rapport à la transcendance, dans le dernier film de Xavier Giannoli. Galatéa en sourit : « Dans L'Apparition, mon personnage suivait scrupuleusement la règle de saint Benoît selon laquelle il ne faut jamais se montrer. Ici, c'est tout le contraire : il faut constamment s'exhiber. Rose peut en faire trop parce qu'elle joue sans cesse un rôle ». Quand on lui demande comment elle est parvenue à se transformer ainsi, la jeune fille posée et discrète qui se tient devant nous hésite un peu avant de répondre : « Eva m'a montré des photos, des livres. Elle me donnait beaucoup d'indications sur ma façon de me tenir. Elle décrivait des attitudes, expliquait comment se crêper les cheveux, etc. Pour ce qui est de ma façon de parler, j'ai travaillé à partir de certains modèles : Brigitte Bardot, Isabelle Corey qui joue dans Bob le flambeur, Mina (une chanteuse italienne qui ressemblait à Dalida). Et puis je l'ai beaucoup regardée, elle, Eva : ses regards, ses gestes, ses façons de parler ».

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 Photo: Laura Stevens

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page