Rencontre exceptionnelle à Los Angeles avec Yorgos Lanthimos.

Par Jean-Paul Chaillet
le Mercredi 06 Février 2019

lanthimosBarbe soignée et lunettes de soleil (pour cause d'ophtalmie, il s'en excuse), Yorgos Lanthimos semble soulagé d'apprendre qu'il s'agit de sa dernière interview de la journée. En cet après-midi de novembre, il se plie cependant avec affabilité au jeu du questions/réponses dans la pénombre d'un salon de l'hôtel Four Seasons à Beverly Hills.

Après The Lobster et Mise à mort du cerf sacré, le cinéaste grec signe avec La Favorite son troisième opus en langue anglaise.

A quarante-cinq ans, Lanthimos, Londonien d'adoption depuis 2011, reste décidément l'un des cinéastes les plus iconoclastes. Avec La Favorite, il tord le cou à l'Histoire pour offrir une satire décapante de la cour d'Angleterre au XVIIIe siècle servie par un trio d'actrices, Rachel Weisz, Olivia Colman et Emma Stone, reine et femmes de cour qui se disputent le pouvoir, au sommet de leur forme. 

Comment décririez-vous ce film ? 

Disons que je m'efforce comme à chaque fois de faire un film qui ne soit pas aisément définissable. Ce qui m'a intéressé avec celui-là, c'était d'explorer la dynamique entre ces trois personnages et la complexité perverse de leurs relations. Pour moi, il s'agit d'une parabole très intimiste autour d'un trio mais aussi une histoire d'amour, d'amitié, de pouvoir, de soif de pouvoir et de survie et des répercussions que de tels sentiments et comportements peuvent avoir non seulement sur ce petit groupe restreint de personnages mais aussi à une plus grande échelle, sur celle de tout un peuple. Autant de thèmes universels pertinents par rapport à notre époque et qui seraient comme le miroir réfléchissant des travers de notre société.

Pour résumer, ce film est un peu Eve de Joseph Mankiewicz et Le Journal d'une femme de chambre de Bunuel à la cour d'Angleterre ! Un mélange de mélo, de drame et de noirceur mais aussi d'humour. 

Quelles ont été vos principales références visuelles ?

Dès le départ, je voulais renforcer l'impression d'isolement de ces personnages fondamentalement solitaires en les filmant dans des décors grandioses, des pièces et des couloirs filants immenses et en utilisant le grand angle et des mouvements de caméra très spécifiques. J'ai essentiellement visionné des films innovateurs sur ce plan, à commencer par des films historiques en costumes comme Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway, La Folie du roi George de Nicholas Hytner et Amadeus de Milos Forman. En revanche, même si j'adore Barry Lyndon, je m'en suis délibérément abstenu pour ne pas être influencé, parce que c'est un peu le cliché inévitable lorsqu'il s'agit de scènes éclairées à la bougie ! Mais j'ai aussi revu des oeuvres plus contemporaines au style novateur notamment dans leur utilisation de l'image et du son, tels que Possession de Zulawski, Cris et Chuchotements de Bergman, Rouges et blancs et Les Sans-Espoir de Miklos Jancso ainsi que L'Incinérateur de cadavres de Juraj Herz.

Votre parti pris n'est pas a priori ce qu'on peut attendre d'un film en costumes typique...

C'est délibéré. Le réalisme n'est pas trop mon truc vous savez. Pour traiter l'Histoire, il faut désapprendre le respect. J'aime jouer avec la juxtaposition de contradictions, utiliser une structure gigogne en quelque sorte. Tout en restant fidèle à la période afin que le public puisse se situer dans le temps dès le départ, grâce aux décors et à la lumière, j'ai voulu aussi introduire plusieurs éléments donnant en écho l'impression d'un autre univers. Et infuser ainsi au film une texture contemporaine subtile qui donne cependant l'impression de voir un film se déroulant au début du XVIIIe siècle en Angleterre. Je suis grec et mon scénariste Tony McNamara est australien, donc aucun de nous n'a ressenti le besoin d'être déférent envers cette période de la monarchie anglaise pour laquelle nous n'éprouvions ni vénération ni attachement particulier. Cela nous a permis d'avoir une certaine distance et surtout plus de liberté avec le sujet, de jouer avec toutes notions préconçues. D'où l'utilisation d'un langage souvent assez cru et de dialogues contemporains, un peu dans le ton utilisé par Sarah Kane dans sa pièce L'Amour de Phèdre. Et aussi dans la gestuelle en incluant par exemple une séquence de la danse façon « vogue », qui peut sembler anachronique. De même le fait d'avoir utilisé des tissus et des matières modernes comme le cuir, le plastique ou le denim vintage pour les costumes qui respectent cependant les coupes de l'époque, mais en les exagérant, comme les maquillages outranciers que portent les hommes. Quant à la ménagerie de dix-sept lapins de la reine Anne, c'est une invention. Mais pour moi une manière décalée de symboliser les enfants qu'elle a perdus, ses bébés, tous morts nés ou en bas âge. C'est plus original que de montrer dix-sept petites tombes.
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