Rencontre avec Ryusuke Hamaguchi

Par Frédéric Mercier
le Mardi 08 Janvier 2019

 hamaguchiPhoto Franck Ferville

Après le succès de Senses, Ryusuke Hamaguchi était au dernier festival de Cannes avec Asako 1 et 2 , subtile romance sur les affres sentimentales d'une adolescente. Rencontre avec un jeune cinéaste qui aime parler encore plus de cinéma que de son film.


Depuis qu'on a découvert il y a un peu moins d'un an, Senses, je rêvais de rencontrer Ryusuke Hamaguchi. Celui que je retrouve dans le hall d'un hôtel cossu du VIe arrondissement n'a rien en apparence de l'auteur japonais avec un grand A, comme par exemple maître Kore-eda interrogé il y a peu. Les jambes écartées sur un pouf, le visage en avant, les yeux écarquillés, Hamaguchi regarde sans comprendre ce qui est en train de se passer, le personnel s'activer pour lui : un serveur dépose sur un plateau la tasse, le sucre et les mignardises. Il le remercie plusieurs fois avec la tête comme s'il était en train de s'excuser. L'attaché de presse vient le voir. Son interprète lui explique qu'après la télévision, le prochain entretien est pour un mensuel culturel. Alors que je m'avance vers lui, craintif, il m'observe à son tour comme un étrange animal. Manifestement, Ryusuke Hamaguchi, mon quasi jumeau de trente-neuf ans, s'étonne toujours de l'intérêt que nous lui manifestons. Au Japon, malgré neuf films de fiction et documentaires réalisés depuis maintenant dix ans, il demeure encore un quasi inconnu. En France, il est déjà un auteur respecté par la critique, l'institution et auréolé d'un succès-surprise avec le pourtant très long Senses, de plus de cinq heures. En mai, son dernier film, le délicat et subtile Asako 1 et 2 était en compétition à Cannes pour la Palme d'or. Une place étonnante pour ce film modeste, sans tape-à-l'oeil thématique, dramaturgique ou graphique. « Je n'ai pas forcément besoin de grands effets pour saisir le principal, c'est-à-dire ce qui se joue à l'intérieur de mes personnages. » La délicatesse chez Hamaguchi n'est pas une fragilité. 

Pendant l'entretien, il posera à son tour quelques questions mais en cinéphile. Il a manifestement moins envie de parler de sa vie ni même d'Asako 1 et 2 que de cinéma en général. Il a dans son maintien, son regard circonspect quelque chose de l'éternel étudiant, à la fois gauche et sûr de ses convictions. Il observe mon portable cassé et me demande si je pense réussir à tout enregistrer sans qu'il y ait un problème technique. A chaque question, il paraît s'excuser alors que chacune de ses réponses étonne par sa précision et sa réflexion. 

Bien que né dans la province de Kanagawa, dans un bourg près de Tokyo, Hamaguchi considère ne pas avoir de ville natale. Il n'a cessé de déménager tout au long de sa jeunesse pour accompagner les déplacements de son père fonctionnaire. Il n'a jamais pu rester plus d'un an ou deux quelque part. Au moment de ses études, il ne savait trop que faire : « Je devais choisir comme à peu près tous les Japonais entre droit et économie. J'avais plutôt le goût des arts alors je me suis inscrit en cours de littérature et d'esthétique mais à vrai dire je n'aimais pas spécialement la littérature ni grand-chose d'ailleurs. » Dans ce département littéraire, on l'imagine errer, sac à dos lâchement suspendu à l'épaule, un peu hagard et perdu dans les couloirs de la fac comme un personnage d'Asako 1 et 2, film qui a l'air en apparence, vue de loin, d'une bluette sur les amours d'une adorable minaudeuse qui rêve d'éprouver à nouveau le grand amour après que celui-ci s'est envolé comme s'il n'avait existé que dans ses fantasmes. 

Le spectacteur-acteur

L'épiphanie se produit au ciné-club universitaire quand Hamaguchi découvre Husbands de Cassavetes et ses quadras américains pris dans leurs tourments personnels. « J'ai eu soudain l'impression que les vies décrites devant moi, les vies sur l'écran étaient bien plus remplies que la mienne. J'ai su immédiatement ce que je voulais alors faire. » Mais comment y arriver ? On l'imagine moins s'interroger sur les moyens pour parvenir à la réalisation que sur ceux pour réussir à faire aussi fort que Cassavetes. « Je ne comprenais pas comment cela marchait. On dit souvent qu'à travers ses films, on ressent des émotions fortes. Comment susciter de telles émotions, si vraies, à travers un écran ? C'était cette simple question qui me hantait. Et je crois que j'ai essayé d'y répondre, d'en comprendre le fonctionnement à travers mes propres films. » Pour décomposer le savant mélange cassavetien, Hamaguchi consacre un volumineux mémoire sur les rapports du réalisateur de Faces au temps et à l'espace. J'ai beau vouloir lui parler d'Asako 1 et 2, il me regarde et insiste pour s'expliquer comme s'il allait me livrer un secret alchimique : « J'avais une supposition qui s'est par la suite vérifiée : chez Hitchcock, le suspense n'est pas forcément vécu par les personnages. C'est le spectateur qui le ressent. Cassavetes, de la même manière, nous inclut dans ses scènes. Nous devenons des acteurs. Et pour devenir des acteurs, il doit travailler la durée. » 

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