Rencontre avec Ali Abbasi

Par Frédéric Mercier
le Mardi 08 Janvier 2019

 aliPhoto et traduction de Laura Stevens

Histoire d'amour passionnelle entre deux êtres monstrueux à la lisière du monde animal, Border est un des rares chocs du dernier festival de Cannes et a remporté le prix Un certain regard. Rencontre avec Ali Abbasi

 
A Cannes, la plus intense scène de sexe vue depuis au moins La Vie d'Adèle (2013), on la doit à Ali Abbasi. Remercions donc pour ces émotions ce jeune inconnu dont Border est le deuxième film puisque le premier (Shelley) n'a jamais été distribué en France. Comment raconter un tel choc qui tient moins à notre libido qu'à quelque chose de plus profondément intime ? Disons que soudain, au milieu des bois, sur un tapis de mousse, un pénis pousse du corps d'une femme. Son amant, lui, n'a pas de pénis. C'est donc sa femme qui le pénètre. Elle hurle alors que des larmes coulent sur ses joues écarlates dont saillent soudainement des veines. Hurlements et éléments telluriques sont à l'unisson. Pour mieux comprendre le contexte, il faut expliquer qu'ils se ressemblent : ils ont tous deux un visage très disgracieux, des pommettes beaucoup trop saillantes, un menton et des mâchoires prognathes. Ils partagent aussi un même don, celui de sentir littéralement la peur, la culpabilité, la honte. De fait, elle est devenue douanière pour flairer ceux qui transportent des denrées illégales comme des vidéos pédophiles qui fleurissent sur ces terres du Nord.

La force de Border tient moins à son histoire d'amour entre deux êtres à la lisière de l'humain et de l'animal, qu'à la force de chacun de ses plans. C'est l'intelligence de son auteur, un jeune cinéaste iranien vivant au Danemark, d'avoir campé une histoire apparemment fantastique, avec sa cohorte de monstres sortis de la mythologie scandinave, dans un cadre réaliste, terne, gris et froid. Si bien que chaque apparition de son héroïne est un évènement visuel en soi, une manière de captiver le regard, d'interroger notre propre appréhension de l'altérité physique et des genres sexués. Une oeuvre hors normes, expérimentale, fantastique et réaliste sociale. Alors qu'importe que le film souffre un peu du déroulé de son scénario programmatique. Ici chaque plan fait mouche, ce qui s'imprime sur l'écran provoque le spectateur, le secoue, le perturbe. A ce titre, son réalisateur, drôle et provocateur, ressemble à son film : à la fois juvénile et mature, déroutant et trivial.

Vous n'êtes pas danois ? 

Non, je suis iranien. Je vis au Danemark depuis plus de dix-sept ans. Et d'ailleurs mes cheveux sont en train de devenir jaunes. 

Pourquoi avez-vous choisi de venir dans ce pays ? 

J'y suis venu parce qu'il me semblait que rien n'était plus exotique pour un Iranien que la Scandinavie. C'est exactement comme si j'avais été un type blanc vivant à dos de chameaux parmi les bédouins au Maroc. En tout cas, cette façon d'appréhender le monde n'est pas très politiquement correcte au cinéma depuis la fin du colonialisme. Regardez comme on reproche à un blanc de faire un film sur les noirs. Et vice-versa. Tout le monde se demande quelle légitimité il aurait à s'exprimer. Ce sont des conneries pour moi. Cette manière d'être extérieur à son sujet est à mon avis un moyen crédible de créer des images. 

Est-ce que cela vous rend plus objectif sur la société que vous montrez ? 

Pas seulement plus objectif. Ca renforce aussi votre subjectivité. Voyez-vous, je me vois comme un touriste permanent. Un étranger au Danemark comme en Iran. Avant, cela me dérangeait. J'avais l'impression d'avoir perdu mes racines et mon identité. Et j'ai réalisé que c'était ma position dans le monde et qu'elle n'était ni pire ni meilleure qu'une autre. 

Vous êtes en fait comme Werner Herzog auquel j'ai pensé en découvrant Border : un cinéaste-voyageur ? 

Je suis un voyageur et voyeur, les deux. 

Peut-on dire pour autant que Border est un film qui a quelque chose à voir avec la Scandinavie ? 

Oh, vous vous doutez bien que oui. Notamment tout ce qui concerne les liens à la nature et aux mythologies, comme la coexistence parmi nous d'êtres étranges, de trolls, de monstres. Mais c'est délicat de réduire une cinématographie, et encore plus une culture à quelques aspects épars. Sinon, je dirai que le cinéma français se réduit à des gros plans et des scènes de repas. Le cinéma français est bien plus que cela. Vous avez Philippe Grandrieux, Gaspar Noé, Claire Denis... Et sauriez-vous me dire ce qu'ils ont spécifiquement en commun ? J'en serais incapable.

Il y a des cinéastes scandinaves qui vous intéressent ? 

Je suis influencé par Lars von Trier et Susanne Bier. Mais j'espère que Border a sa vraie spécificité. 

Votre héroïne est différente des hommes parmi lesquels elle a réussi à se construire une petite place. Mais elle ne veut pas renoncer à son identité, à ce qu'elle est profondément. 

C'est exactement ça. Je me sens avec ce film comme Ang Lee filmant Ice Storm, un cinéaste étranger dans une autre culture que celle avec laquelle il a grandi. Peut-être qu'au fond ce sont les étrangers qui réalisent les meilleurs films. En France, vous avez le plus incroyable des exemples avec Bunuel qui a réalisé dans votre pays ses meilleurs films mais aussi les meilleurs films sur la France. 

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