J'AI PRIS UN VERRE AVEC... VIRGIL VERNIER

Par Antoine du Jeu
le Mercredi 07 Novembre 2018

VERNIERDès 2014 avec Mercuriales, premier long distribué d'une filmo qui comptait déjà plusieurs courts et moyens métrages, Virgil Vernier s'est imposé comme l'une des figures les plus intrigantes du jeune cinéma français. 2018, il en sort un deuxième : Sophia Antipolis, du nom de la technopole des Alpes-Maritimes. Sublime. Il revient du festival de San Sebastian et se rend, dans quelques jours, à celui de Bordeaux. Mais notre bar à Belleville n'est en rien une escale. Virgil est généreux de son temps, de sa parole, de son écoute aussi, tout entier dans le moment présent. Puissance évocatrice, Dieu-soleil, la sororité qui sauve tout, Jeanne d'Arc et la sorcellerie, j'ai mille choses à aborder... Plus ou moins ésotériques. Mais les détails des mythes, lui, il s'en fiche un peu. Il traque plutôt leurs « images fortes » qui restent entre les époques, cherche leurs équivalents contemporains, voit des correspondances entre un sarcophage égyptien et une enseigne Louis Vuitton. « Qui sont les dieux actuels ? Pour quelles divinités sacrifie-t-on encore les jeunes filles ? Pour quelles croyances est-on prêt à dépenser autant d'argent ? ». C'est une fourmilière de parallèles. Il compare le capitalisme au serpent du Livre de la jungle qui s'enroule autour de Mowgli et l'hypnotise. Et à mesure qu'il file la métaphore, je comprends que je ne suis pas à l'abri d'être moi-même embobiné. La conversation prend la forme d'un jeu de piste serpentin dans lequel Virgil s'amuse des symboliques et imageries contemporaines, dévoile certaines cartes et en brouille d'autres. Pour la photo, on change plusieurs fois de tables, il enlève son sweat et découvre une chemise beige façon cow-boy, se met en tailleur sur la banquette, sort des lunettes de soleil style Aviator... Il faut dire que, contre la vitre, s'écrase un soleil de plomb. Pas vraiment le même que celui méditerranéen de Sophia Antipolis. Il me demande ce que j'en ai pensé. Pour moi, c'est son film le plus désespéré. La disparition d'une jeune fille sert de « passage de relais » entre différentes histoires qui font toutes état d'un sentiment de solitude. Forcément on pense aux drames de ces dernières années : les attentats, les « bateaux fantômes » de la Méditerranée qui jouxte la région... Le film évoque aussi les ravages du néolibéralisme et de la télé-réalité. Mais dans ses films comme dans la vie, Virgil sait tourner en dérision l'esprit du temps. Pour quelqu'un qui a consacré deux docus aux flics, il trouve son titre plutôt ironique (« Sophia anti-police »). J'embraye sur son travail de documentariste et la manière dont il restitue la parole. Avec malice, il me raconte une anecdote savoureuse : « à dix-huit ans, j'ai été interviewé par M6. Quand j'ai découvert le reportage, j'étais horrifié : il m'avait fait dire des trucs avec un montage hyper cut... Je voulais casser le siège de la chaîne télé avec des pavés. Je me suis juré que jamais je ne ferais ça à quelqu'un ». Espérons que les locaux de Transfuge demeurent intacts...

Photo Franck Ferville

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