Une génération chinoise à nu

Chinoise à nu Alors que la Maison Européenne de la Photographie présente la première rétrospective française de l'oeuvre de Ren Hang (du 6 mars au 26 mai), d'autres photographes chinois de sa génération ont choisi le nu et l'intimité : Lin Zhipeng, Shen W
Par Henri Guette

remous &éèEn 2017, Ren Hang se suicide et entre à tout juste trente ans dans la légende. Un dernier poème sur son blog en guise d'épitaphe montre les tourments d'un écorché vif qui a tenté par ses photos et ses textes de repousser le mal-être et qui a réussi à montrer quelque chose de la jeunesse chinoise. Au début des années 2000, il n'est pas le seul à commencer à se confier en ligne mais très vite les moments intimes qu'il poste, les photos dénudées de ses amis attirent l'attention. Il devient la figure de proue internationale d'un mouvement qui le dépasse et qui reste mal connu. En l'espace de dix ans il passe du web aux cimaises et dépasse les frontières. La liberté avec laquelle il aborde ses modèles et orchestre ses séances étonne. Il déclare au cours d'un entretien avec Dian Hanson ne pas avoir voulu donner l'impression que les Chinois étaient des robots sans bites ni chattes. De fait, il est arrivé que le Parti censure certaines de ses expositions dans le pays pour « présomption de sexe ». Politique malgré lui, il recherche avant tout la beauté et son travail tour à tour ludique et mélancolique permet d'appréhender un tournant dans la photographie chinoise. 

Nu et Internet

Avec l'arrivée d'Internet en Chine, un nouveau mode de communication apparaît qui permet de relier un pays 17 fois grand comme la France à lui-même et au reste du monde. Des individus se retrouvent sur des forums ou des blogs et développent une culture différente, ouverte notamment sur les Etats-Unis. Des photographes comme Nan Goldin, Larry Clark ou encore Ryan McGinley et Wolfgang Tillmans deviennent les références d'une jeunesse en quête d'elle-même et inspirent bientôt de nouveaux possibles. Lin Zhipeng, alias 223, devient ainsi artiste à la suite du succès de son blog et conserve le pseudo des débuts accolé à son nom. Venu de Guangdong où il est né en 1979, ce n'était pas ses études d'anglais des affaires qui le préparaient à cette carrière mais plutôt son goût pour l'édition, les magazines et bien évidemment la photo. « J'étais, explique-t-il, rédacteur en chef pour un magazine avant de commencer mon blog et je cherchais juste un moyen de publier mes propres idées sans savoir que ce serait mes premiers pas dans l'art . » Il reste aujourd'hui encore très attaché à l'édition indépendante. Du blog il est passé aux livres et aux expositions, dont sa dernière parisienne à l'hôtel Grand Amour, qui lui ont acquis une reconnaissance internationale. 

Energie amateur

Encore aujourd'hui à Pékin, Lin Zhipeng affirme prendre en photo ses amis avant tout. Il s'agit la plupart du temps de photos d'intérieurs, de souvenirs de soirées arrosées ou d'après-midi baignées d'ennui. Dans ses albums, des photos prises sur le vif contrastent avec d'autres plus étudiées et travaillées. On devine dans les séances de pose et comme chez Ren Hang une grande complicité avec les modèles mais plus encore une sorte de jeu. « On essaie des positions, on regarde dans la maison ce qui pourrait servir d'accessoire, on laisse à l'autre bout de la pièce un détail qui attire l'attention ». La démarche garde quelque chose de très amateur, une énergie toujours intacte quand le regard devient plus fin, plus travaillé. Le mélange de spontanéité, d'inconscience et de composition, seul ou à plusieurs, fait hésiter sur le statut de ces images. Peut-être est-ce la chronique d'une génération en quête de modèle, prise entre la culture chinoise et la culture occidentale. Peut-être est-ce aussi, à la manière d'un journal intime, le moyen de s'arranger avec le quotidien.

Lin Zhipeng nous rappelle que le rôle du texte n'est pas négligeable dans sa production. « En passant du blog aux plateformes Instagram ou Weibo (réseau chinois de microblogging) j'écris des textes plus courts, j'écris toujours des poèmes à côté de mes photos ». Pour celui qui ne parle pas chinois, ce lien si ténu à la littérature peut être difficile à percevoir, puisqu'il trouvera peu de traductions en ligne. Mais quand on regarde la place qui lui est accordée dans les livres cela devient évident. « Je conçois sur le papier des expositions où je peux montrer à égalité ma pratique de l'écriture et de la photographie sans me restreindre ». Pour partager avec le plus grand nombre ses images, Lin Zhipeng, comme bien d'autres, doit en effet se prêter à certaines concessions à commencer par les carrés noirs... Des caches bien utiles pour passer la censure qui a aujourd'hui cours sur Internet pour le moindre téton. Shen Wei, né à Shanghai en 1977, qui vit et travaille aujourd'hui aux Etats-Unis refuse de compromettre l'intégrité de son travail en recadrant ou en floutant ses photos. Il s'indigne de la pudibonderie de certaines compagnies américaines qui usent bêtement d'algorithmes pour cacher les corps, « comme si la nudité était honteuse mais pas la violence ».

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