« Pourquoi ça bouge et comment ? »

Rencontre avec Antoine Schmitt
Par Aude de Bourbon Parme

Antoine Schmitt écrit des programmes informatiques dans lesquels des pixels intelligents agissent dans un monde simulé. Les mouvements de ses oeuvres abstraites et minimalistes captent le regard et l'esprit.

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rojetée sur un mur, une nuée de pixels blancs tourne autour d'un carré noir, comme attirée par cette forme géométrique minimale. Elle s'y cogne, rebondit, s'en éloigne, l'évite. Le regard du spectateur suit ces mouvements fluides, telle une chorégraphie impromptue d'hirondelles. Y a-t-il une logique ou est-ce le fruit du hasard ? Que regardons nous ? Le temps est comme suspendu devant cette oeuvre attractive parce que générative et donc toujours vivante, jamais la même. Antoine Schmitt donne vie à des pixels. L'artiste français leur écrit un programme et les fait agir dans une simulation d'univers physique. Certains, obsessionnels comme dans Black Square, tentent en vain de pénétrer un carré. « J'ai beaucoup lu de psychologie et psychanalyse. Et puis il paraît que je suis un peu obsessionnel, il suffit donc que je me regarde pour pouvoir ensuite écrire le programme. J'ai reproduit, codé les différentes formes d'obsession qui me parlent : l'indifférence, le rejet, l'attraction physique, les changements de dynamique. » D'autres se battent selon des stratégies, qu'elles soient frontales, circulaires, que ce soit une embuscade ou un siège. Pour cette série intitulée War, Antoine Schmitt a lu les traités de guerre classiques, s'est documenté « afin de pouvoir fabriquer le système, le faire exister. A partir du moment où on peut concevoir un processus ou un mécanisme et le décrire de n'importe quelle manière, l'ordinateur peut le faire fonctionner. C'est assez incroyable. On peut programmer tout ce qu'on peut imaginer. » Dans City Lights Orchestra, une oeuvre monumentale et participative réalisée à l'échelle d'une ville ou d'un quartier, les pixels sont devenus des fenêtres qui s'éclairent, clignotent, selon une partition programmée. En bas des immeubles en activité, les habitants regardent le spectacle, symphonie de lumière dont le chef d'orchestre n'est autre que l'artiste. Ils discutent autour d'un verre de leur participation à l'oeuvre, se rencontrent, parlent de leur vie commune.


Depuis plus de vingt ans, Antoine Schmitt réalise des oeuvres d'art vidéo génératives et donne ainsi vie à des pixels pour penser le monde et plus précisément les systèmes. Il scrute les mouvements, celui des atomes, celui des êtres, celui de chaque chose et les relations qu'ils entretiennent entre eux.

Avant, l'artiste français était ingénieur programmeur. L'un de ceux qui découvrent leur passion sur une calculatrice programmable, grâce à un père chercheur en maths. « Ca a été un coup de foudre, une évidence. Je suis entré en phase avec cette manière de voir les choses, c'est-à-dire écrire du texte qui devient une petite machine qui agit sur le monde ». Adolescent à la fin des années soixante-dix, il programme des jeux vidéos, simulation d'un monde réel, des jeux mathématiques, des expériences de pensée. Après des études à l'école d'ingénieur Télécom ParisTech, il travaille à Paris pour l'entreprise innovante Act Informatique. Alors que peu de gens connaissent Internet et les nouvelles technologies, Antoine Schmitt fait de l'intelligence artificielle. En 1991, repéré par NeXT, entreprise fondée par Steve Jobs à son départ d'Apple, il s'installe dans la Silicon Valley en Californie. « J'étais arrivé au summum de la réussite, ingénieur programmeur chercheur engagé pour inventer les systèmes du futur. Et pourtant je me sentais frustré. » Sa rencontre avec le monde de l'art est un choc tout autant qu'une bouffée d'air frais. En 1994, il démissionne et rentre à Paris pour devenir artiste. Après des tentatives en dessin, peinture, photographie et vidéo, il se rend compte qu'il a, à portée de main, le matériau qu'il cherche et qui va lui permettre de développer cette grande question qui le préoccupe : pourquoi ça bouge ? Depuis, il crée des oeuvres vidéos génératives minimalistes visibles sur des écrans, sous forme d'installations, de performances participatives dans l'espace public, de dessins réalisés à l'aide d'une table traçante dans la droite lignée des premiers artistes qui utilisèrent des ordinateurs dans les années soixante, tels Vera Molnar et Manfred Mohr. Et il collabore avec des musiciens pour des live et des spectacles.

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Photo par Laura Stevens

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