« Nous sommes arrivés à l'heure où la nature se venge »

Le célèbre chorégraphe britannique Akram Khan a ébloui Avignon avec sa création au Palais des Papes, Outwitting the Devil.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Le célèbre chorégraphe britannique Akram Khan a ébloui Avignon avec sa création au Palais des Papes, Outwitting the Devil.Un conte apocalyptique qui se découvre à Paris ce mois-ci. Rencontre. 

C
e fut une de ces nuits avignonnaises, sans mistral ni canicule, qui instille au Palais des Papes une attente d'apothéose. Dans la cour, la chorégraphie d'Akram Khan succédait au théâtre de Pascal Rambert, l'electro crépusculaire à la logorrhée nerveuse, la Mésopotamie ancestrale à l'entre-deux-guerres européen. Mais au centre de chacun de ces spectacles, l'alerte sentiment de la catastrophe, et une vision effarée du genre humain. Outwitting the Devil, « en déjouant le diable », nous promet le titre du chorégraphe britannique. Qui est le diable ? L'homme et sa folie destructrice, Gilgamesh, qui s'attaque aux forêts et aux bêtes, n'est autre que le double de l'individu moderne. Dans la pénombre et sur une scène sobre, telle qu'il nous y a habitués, Akram Khan déploie une chorégraphie ressérée à six danseurs. On reconnaît l'hybridation chère à Khan. Le chorégraphe emprunte à la danse rituelle indienne qui l'a formé autant qu'à la danse contemporaine qui l'a inspiré. La vie de Khan est devenue une histoire culte de la danse contemporaine : enfant londonien d'origine bangladaise, formé à la danse traditionnelle indienne, comédien à treize ans du Mahabharata de Peter Brook, il éclate sur scène dans une danse très sophistiquée- difficile d'oublier la prouesse technique de son duo avec Sidi Larbi Cherkaoui, Zero degrees, en 2005, la finesse de Dust en 2014 ou sa relecture de Giselle pour le English National Ballet en 2017. Mais Khan c'est aussi certaines chorégraphies de Kylie Minogue, ou les JO de Londres. Aujourd'hui, après trente ans de carrière, à seulement quarante-quatre ans, il impose une voix poétique et politique magistrale. Comme le résume le titre d'un beau livre à paraître sur Khan, The Violence of beautiful things (Actes Sud, parution octobre 2019), beauté et violence se rappellent à nous dans ce spectacle.

En ouverture, un vieil homme apparaît dans la Cour d'honneur. Il marche avec fragilité parmi des briques noires dispersées au sol. Il tient entre ses bras une pierre rectangulaire, comme un enfant dont il ne saurait prendre soin. Il rencontre un homme plus jeune, qui peu à peu lui raconte ce que cet homme ne parvient pas à déchiffrer sur la tablette qu'il tient : la colère des dieux après que Gilgamesh a détruit la forêt. Un épisode de L'Epopée de Gilgamesh découvert récemment, sur une tablette retrouvée par des archéologues. Khan mène le récit par la convocation de quatre autres danseurs et danseuses, incarnant avec force et pour certains, époustouflante virtuosité, la lutte entre l'antihéros menaçant et les créatures menacées. Solos rituels, duels animaux, ponctuent ce spectacle de la lutte des hommes et de la nature. La narration y est obscure, quelques paroles prononcées, à peine plus. Et l'on s'en réjouit, tant Akram Khan, de spectacle en spectacle, forge un lieu nu et mystique, où la danse, le geste, explosent. Que retient-on de ce spectacle ? La majesté de Dominique Petit, l'aîné à soixante-huit ans de la distribution ; la délicatesse de Ching-Ying Chien qui habitait déjà avec force l'un des précédents spectacles d'Akram Khan, Until the Lions, l'inoubliable art de James Vu Anh Pham, hypnotique, qui n'est pas sans rappeler l'incroyable présence virtuose d'Akram Khan qui n'est cette fois-ci pas sur scène. Le chorégraphe annonça, en présentant Xenos, l'année dernière, solo inouï qu'il poursuit en hommage aux soldats indiens morts pour l'Empire britannique, qu'il arrêterait bientôt de danser. Il a trouvé avec ces danseurs des corps à sa hauteur. 

Lorsque je rencontre Akram Khan le lendemain de la première à Avignon, il est calme et serein, me parle de sa femme japonaise, et de ses enfants qui l'accompagnent. Il ignore que le soir même, il devra monter sur la scène de la Cour d'honneur pour annoncer avec gravité l'arrêt du spectacle, en raison d'un accident : le danseur Andrew Pan s'est déchiré le tendon. Et même si, on n'apprendra dès le lendemain que Pan sera remplacé, on n'ose imaginer ce qu'il y a d'abattement pour un chorégraphe à interrompre un spectacle dans de telles circonstances. 

Cet accident éclaire d'une lumière particulière ce que Khan dit du vieillissement, et de la fragilité du danseur.

 [...] EXTRAIT... 

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