« Les pères ne sont plus là, et je perçois la fragilité du monde prêt à s'effondrer »

Depuis Architecture présenté l'été dernier dans la Cour d'honneur d'Avignon, Pascal Rambert est l'un des auteurs-metteurs en scène français plébiscités dans le monde entier. Rencontre à quelques jours de la première parisienne de cette pièce splendide sur
Par Oriane Jeancourt Galignani

remousArchitecture se révéla un troublant moment du dernier festival d'Avignon . Ce fut une des rares pièces qui osa, par la forme, nous interpeller sur notre impuissance collective. Il y eut, dans le silence habité du Palais des papes, d'étranges résonnances de cette pièce qui nous raconte la chute d'une famille autrichienne dans les années vingt. Ainsi, le bégaiement de Denis Podalydès, qui joue un musicien, inspiré de Schönberg, qui pratique la dissonance jusque dans son énonciation. Ainsi les apartés réflexifs et douloureux de Stanislas Nordey, inspiré de Wittgenstein. Ainsi les appels enfiévrés d'Emmanuelle Béart. Et bien sûr, celui sur qui la crise repose, Jacques Weber, le père qui râle et condamne, le père qui n'incarne plus rien. En suivant cette famille puissante et brillante de l'Autriche- Hongrie des années vingt, famille juive au bord d'une catastrophe historique que nous, public, n'ignorons pas, Pascal Rambert nous a menés au bord de la faillite collective du siècle dernier. Un naufrage dont l'ombre rôde sur notre époque de populismes, de goût de la censure, de progressive intolérance. 

Par la maestria d'acteurs extraordinaires, de Laurent Poitrenaux à Denis Podalydès, d'Arthur Nauzyciel à Marie-Sophie Ferdane, les dialogues, les cris, les heurts, les monologues deviennent dans cette pièce les soubresauts d'une pensée européenne épuisée, et incapable de voir le mal nazi qui rôde. Les acteurs nous mènent à une splendide impasse cacophonique, l'impuissance du langage et de la pensée à empêcher la violence d'avoir lieu. 

Alors qu'il est de passage à Paris, entre une mise en scène à Mexico, et une autre à Ouagadougou, Pascal Rambert s'arrête un instant dans un café face au Luxembourg qu'il aime bien. Cet auteur infatigable du théâtre français, si marqué par son expérience de jeunesse des «paradis artificiels» comme il le raconte dans le passionnant livre d'entretien qu'il vient de publier avec Laure Adler, Mon coeur mis à nu ( Solitaires intempestifs) passe d'une idée à une autre, d'un sujet à l'autre avec verve. Nous voguons de Jean-Philippe Toussaint, son écrivain fétiche, à ses projets, notamment World, qui réunira dix-sept actrices de dix-sept pays différents. Il est comme toujours à l'écriture de plusieurs pièces, conjuguant ses multiples projets. Mais Architecture semble au coeur de tout cela : pièce tournant dans toute la France, elle est, dit-il, «la rotule » de ses différents écrits. C'est donc d'une jambe solide et d'une voix joviale qu'il répond à nos questions...

La première chose qui frappe dans Architecture c'est votre choix de cette Autriche-Hongrie fantôme des années vingt, comme antichambre de l'Europe en crise. Comment est né ce désir d'une plongée au coeur de l'Europe de l'entre-deux -guerres ? 

J'écris à partir de trois choses : mes voyages, les corps de mes acteurs, et mes lectures. J'ai passé beaucoup de temps dans les Balkans, je connais bien Belgrade, Sarajevo, Zagreb... C'est un monde que j'ai sans doute pris en retard par rapport à la guerre de l'ex-Yougoslavie et qui s'est pour moi coagulé lorsque j'ai lu Le Monde d'hier de Stefan Zweig. J'ai beaucoup travaillé en Allemagne aussi, j'ai fait des versions de mes pièces au Thalia Theater, le grand théâtre d'Hambourg, et c'est dans cette ville qu'est né Aby Warburg, figure très importante pour moi, pour mes lectures, pour mes pensées. Et puis il y a bien plus longtemps, j'ai eu le choc de cette découverte du nazisme dans la pensée d'Heidegger, penseur qui avait été si fondamental dans ma formation en philosophie. J'ai donc réfléchi à cette idée que la pensée allemande n'avait non seulement pas été capable d'enrayer le nazisme mais avait même abrité des parts de la pensée nazie. Comme l'architecture que l'on croit stable et qui est comme toute chose soumise à l'impermanence. Enfin j'avoue, cette pièce est aussi l'expression de ma propre inquiétude sur comment va mon pays, mais aussi comment va le monde. J'ai essayé dans Architecture de donner un visage, une voix, au basculement d'une époque vers une autre époque qui est, je crois, ce que nous sommes en train de vivre. 

Il y a dans votre regard sur cette famille d'intellectuels et d'artistes un refus absolu d'accuser « la trahison des clercs ». Il semblerait plus que c'est le désarroi des intellectuels face au changement du monde que vous mettiez en scène, non ?

Je ne suis jamais dans une position de surplomb, je n'ai vraiment aucune visée morale. J'essaie de faire vivre le plus possible une dialectique constante : je regarde le réel à travers la vitre, et je tente comme je peux de créer des bulles de dialogue. J'essaie de donner forme à un désarroi, comme le désarroi que nous connaissons actuellement. Je ne vois personne qui émerge en politique, en philosophie, non pas que je cherche un guide, mais des gens qui pourraient nous aider à concevoir un peu mieux la société. Les pères ne sont plus là, et je perçois la fragilité du monde qui me semble capable de s'effondrer. Je vais avoir un enfant, or, toute la façon dont ma génération a vécu dans les années quatre-vingt, cette passion sans frein de la consommation à la suite des trente Glorieuses, non seulement devient obsolète, mais même contraire à la survie de mes enfants. Je suis de la génération qui aurait, sans le savoir, scié la branche sur laquelle elle était assise. C'est une chute fondamentale que je raconte dans ma pièce Architecture, celle de ces gens qui vivaient comme les Wittgenstein dans des palais, dans la plus haute culture, et qui du jour au lendemain, se sont retrouvés à genoux, à supplier pour ne pas qu'on leur tire une balle dans la tête.[...] EXTRAIT... 

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