Les artistes en résistance contre Jair Bolsonaro

L'arrivée au pouvoir du gouvernement d'extrême droite de Jair Bolsonaro en janvier 2019 a été un véritable séisme pour les artistes brésiliens. Ils ont la gueule de bois mais la résistance se met en place. Enquête.
Par Nikita Dmitrie

remous130La victoire du sénateur Jair Bolsonaro, figure réac et controversée de la droite brésilienne, au second tour de la présidentielle, le 28 octobre 2018, a été perçue par le camp progressiste du pays comme un signe de l'Apocalypse. Il y avait de quoi s'énerver : cet ancien capitaine de l'infanterie avait dit qu'il « préfèrait voir son fils mourir dans un accident que de le savoir homosexuel », que sa collègue au parlement, Maria do Rosario, « ne méritait même pas d'être violée parce qu'elle était très laide », sans oublier son mépris pour les Indiens et les Noirs. La nuit de l'élection, des centaines de milliers d'indignés ont participé à la manifestation nationale contre ce « Donald Trump sud-américain » avec pour mot d'ordre « Ele Nao » (« pas lui » en portugais). Bénéficiant d'un soutien décisif des Blancs (45% de la population brésilienne), déclarant son hostilité à la laïcité et prêt à purger le pays des « bureaucrates laxistes et corrompus de gauche », nommés par ses prédécesseurs Lula da Silva et Dilma Rousseff, Bolsonaro a choisi la classe intellectuelle, empoisonnée, d'après lui, par le « marxisme culturel », comme son ennemi principal. « Lui et ses acolytes mènent la guerre contre les arts et les sciences humaines », martèle Sergio Martins, professeur d'histoire de l'art à l'Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. 

Baisse des budgets culturels

Les actes ont rapidement suivi les mots. Juste une semaine après la prise de fonction de Bolsonaro, le ministère de la Culture a été dissout. Une baisse des subventions publiques pour les musées et les départements des sciences humaines aux universités de 30%est prévue. « L'objectif est de se concentrer sur les domaines qui génèrent un rendement immédiat pour les contribuables, tels que l'ingénierie et la médecine », explique le président. « Si comme il le souhaite, Bolsonaro retire les fonds et le soutien pour la pensée critique, l'art et la culture, le Brésil deviendra une nation de zombies violents qui ne diront que ce que les forces derrière Bolsonaro voudraient que les gens disent ! », déclare la plasticienne Cibelle Cavalli Bastos. « Génocide ! », s'exclame non sans exagération la rappeuse Lay. Or, si on rentre dans les détails, la situation apparaît plus complexe. Le projet de confier la culture au nouveau «ministère de la Citoyenneté», s'occupant aussi du sport et du tourisme, a été élaboré par le gouvernement précédent. Le taux de financement gouvernemental des projets créatifs, à son tour, est en baisse constante depuis plus d'un quinquennat... 

« En effet, les attaques les plus acharnées d'activistes de droite contre des expositions, commissaires et artistes, ont eu lieu avant la victoire de Bolsonaro, précise Sergio Martins. En octobre 2017, l'enregistrement de la performance La Bête de Wagner Schwartz, exécutée chez Santander Cultural à Porto Alegre lors de l'exposition Queermuseu », est devenu viral sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo, l'artiste, allongé nu au milieu d'une salle, était touché par les membres du public, y compris une fille mineure... L'exposition a été rapidement suspendue. Soupçonné de promotion de la pédophilie, son commissaire Luiz Camillo Osório a été convoqué au Sénat pour une audition. » Sans conséquence pour l'auditionné, à l'exception de son apparition à la télévision nationale. 

Autocensure plus que censure

Sous Bolsonaro, le seul cas, pour l'instant, de censure d'Etat est survenu immédiatement après ses prises de fonction. En janvier dernier, le secrétariat pour la culture de Rio de Janeiro a fermé l'exposition Literatura exposta à la Maison franco-brésilienne un jour avant la date de sa clôture programmée, afin d'éviter une performance du collectif « És Uma Loco ». Dans cette performance, on entend une dénonciation de l'usage de la torture lors de la dictature militaire des années 1960, dictature qui a toute la sympathie de Bolsonaro. Elle devrait être exécutée, là encore, par des femmes nues. Au Brésil, selon Sergio Martins, dans la plupart des cas il s'agit d'une autocensure, et l'arrivée de Bolsonaro au pouvoir s'inscrit dans cette continuité. « La fermeture de Queermuseu, précise-t-il, avait été décrétée par la direction du centre culturel, dépendant d'une banque, à la suite d'attaques relativement faibles d'un groupuscule réactionnaire, mais sans aucune initiative de la part du pouvoir public. Consciente de la montée du conservatisme à l'échelle nationale, l'institution financière, pragmatique, de manière absolument cynique, avait pris les mesures de précaution. » 

Retour du patriarcat 

Si le pays est très réactionnaire sur les droits des femmes (l'avortement est illégal, le topless sur les plages est interdit...) la communauté LGBT très puissante au Brésil mais aussi très attaquée, a les mêmes droits qu'en France ou qu'en Californie-les homosexuels peuvent se marier depuis 2013. Ces droits pourraient être remise en question par Bolsonaro et son vice président le général Hamilton Mourao, très homophobe lui aussi. La plasticienne et chanteuse Cibelle Cavalli Bastos, issue de la grande bourgeoisie de São Paulo, nous explique très clairement que deux Brésils s'affrontent : « Les électeurs de Bolsonaro sont pour la plupart des baby-boomers élevés dans un environnement extrêmement patriarcal, sexiste et hétéronormé. Pour eux, il faut réparer le Brésil. » 

La peur qui s'est installée chez les artistes se comprend quand elle nous confesse qu'elle n'ose pas trop dire au Brésil qu'elle est contre le nouveau gouvernement. Nous lui demandons comment ils en sont arrivés là, au-delà des affaires de corruption de l'ancien président de gauche Lula qui lui coûtèrent l'élection. Elle y voit une raison culturelle plus profonde : « Au Brésil, il y a ce qu'on appelle la « Femmephobia ». Qui va plus loin que la misogynie. La Femmephobia est tout ce qui renvoie au féminin. Pour faire simple, tout ce qui renvoie à une forme de douceur. Bolsanaro incarne la Femmephobia, ses discours sont brutaux, virilistes, il jure énormément, il a une allure très sévère. Et il faut savoir que depuis quelques années les femmes ont plus de pouvoir qu'avant. Elle sont plus visibles dans les médias par exemple. Ca, beaucoup d'hommes ne nous le pardonnent pas, ils se sentent en danger, et ils nous l'ont fait payer en votant Bolsonaro, c'est évident. »

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