Lehman Brothers, la passion de la survie

Les Frères Lehman, épopée de la famille Lehman de 1850 à aujourd'hui, nous place au coeur de l'histoire du capitalisme, dans son burlesque et ses excès. L'Italien Stefano Massini signe le livre le plus ambitieux de la rentrée.
Par Oriane Jeancourt Galignani

massiniSi l'histoire est mue par des sentiments, comme le ciel par une confrontation de masses d'air, la première émotion des frères Lehman arrivés en terre américaine au mitan du XIXe siècle est le désir de survie. Et de cette envie de ne pas crever, comme le poisson projeté hors de l'aquarium, ils bâtissent l'empire, le système, la fortune, et la faillite que l'on sait. Mouvement historique : la chute de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, ne peut être simplement considérée comme le sommet spectaculaire de l'iceberg de la crise financière, mais comme une bonne partie de l'iceberg lui-même. Lehman Brothers fut, au sens réel et symbolique, l'incarnation de la place financière occidentale. Lehman Brothers s'effondre, une certaine idée de l'Amérique est à genoux. Celle du poisson assuré qu'il ne crèvera jamais hors de l'eau. Celle du poisson prêt à tout pour trouver de l'eau, même à l'inventer.

Cet océan rêvé par les Lehman s'appelle le capitalisme spéculatif. 

Il y a une idée qui traîne ici et là parmi les penseurs, de Slavoj Zizek à Alexander Kluge : il serait plus facile pour beaucoup de gens aujourd'hui de se projeter la fin du monde que la fin du capitalisme. A lire le roman de Stefano Massini, la question ne se pose pas pour les Lehman : tout ce qui est présent au monde, est né pour le capitalisme. Le capitalisme meurt, le monde meurt. Ainsi, le jeudi noir de 1929 se raconte par une vague de suicides à Wall Street : le capitalisme bat de l'aile, les hommes se tirent une balle. Le capitalisme selon Lehman est une affaire de vie ou de mort. 

De cette idée là, le dramaturge et romancier Massini construit apparemment une épopée. Développée en plusieurs chants, écrite et traduite en octosyllabes comme le suppose l'épopée classique, fondée sur des leitmotivs et des anaphores, des reprises, des arrivées spectaculaires, des transmissions de pouvoir, des naissances et des disparitions, Les Frères Lehman relève de l'opéra épique. Ce serait un Ring du XXe siècle, les chevaliers de la table bancaire partant à la recherche du trésor de Wall Street. Mais Massini se fiche de Wagner et de toute forme d'héroïsme. Massini est un écrivain contemporain, qui a traversé la crise de 2008, et sait, comme chacun, que le capitalisme financier compte peu de héros. Les Lehman ne sont pas même de réels personnages. Ils sont, des premiers aux derniers, des figures burlesques. Des clowns, archétypes assumés ou détournés, attachants ou ridicules, ingénieux ou dangereux, tendres ou cyniques, d'un système, dont les rouages se font peu à peu saillants. 

Ce roman se révèle une épopée satirique, au rire grinçant, parfois jaune, mais toujours juste, du système bancaire américain. Une épopée qui tend vers le naufrage de 2008. Bref, Massini rejoue la tragédie en farce. 

La chaîne du pédalier

Réécrivant sa pièce de théâtre à succès qui a été jouée de Milan à Broadway, en passant par le Théâtre du Rond-Point, le Florentin Stefano Massini construit son récit autour de scènes qui nous font suivre plus d'un siècle de l'histoire de la banque Lehman, du départ de Bavière sur un bateau pour l'Amérique en 1844 d'Henri Lehman, fils de marchand de bétail, à l'apogée à Wall Street, jusqu'à la chute de 2008. En dialogues, confrontations, récits de rêve, il retrace non seulement l'histoire d'une famille au talent financier incontestable, mais aussi l'essor du capitalisme américain qu'épouse cette famille juive, de la spéculation sur l'industrie et l'esclavage dans le Sud des Etats-Unis avant la guerre civile, au jeu délirant des cessions de dettes, qui permit de spéculer sans fin sur l'argent absent de créditeurs incapables de rembourser leurs actifs. Des ballots de coton aux subprimes, le système Lehman se réinvente de page en page, tout en se fondant sur un même principe : l'investissement risqué. Il s'agit de tout vendre. Absolument tout. D'être la courroie entre ceux qui miseront sur eux. Du coton au charbon, des chemins de fer au pétrole, jusqu'au marché de la bienfaisance, où ils ne récoltent pas d'apports concrets, mais « le retour, en termes de pureté éthique, était fabuleux ». Dans ce monde où chaque investissement est « une preuve d'amour », il faut aimer ce qui n'a pas encore été créé. La vente de l'avenir. L'histoire de l'argent qui se dématérialise, puis disparait complètement, pour n'être que promesses de promesses de promesses. Les transactions sur l'argent absent, mais promis. La première ingéniosité du dramaturge-romancier Massini est de donner corps, voix et récits à cette invisible révolution qui voit les actions se substituer à l'argent, et la fortune à venir, se substituer aux biens présents. C'est à la deuxième génération, dans l'entre-deux guerres, que s'invente, par Philip Lehman, au cours d'une discussion avec son cousin, le principe de la cession de dettes. Le rouage libéré, la chaîne qui tourne même si le vélo n'a plus de pédalier, le principe même qui provoquera la catastrophe de 2008, mais qui est alors conçu par Philip Lehman, comme « un prodigieux mécanisme ». 

S'ils n'en sont pas les figures uniques, le capitalisme boursier fut l'affaire de toutes les élites économiques occidentales, les Lehman sont les corps agissants de ce jeu de passe-passe mondial. Ils sont la chaîne du pédalier qui permet aux roues de tourner. Grâce à ces chaînes, le système fonctionne sans interruption. Et c'est là un des principes fondateurs du système spéculatif. Il faut que le système ne connaisse aucun arrêt. Un des frères Lehman, vers cinquante ans, ne supporte plus l'idée de dormir. Il en devient malade. C'est là l'horreur de la spéculation : le temps mort. 

Car lorsque la spéculation cesse, c'est la crise. 1929 à Wall Street, est retranscrit dans cette langue à l'os et itérative qui compose le roman. Ainsi de la réaction de Teddy, l'agent de change, à qui l'on demande de l'argent : « Teddy s'est enfui. / Il s'est enfermé dans les toilettes./ Balle./ Détente./Feu./ Détonation. » Il ne peut que mourir, après cette atroce découverte : l'argent n'existe pas à Wall Street. Il n'existe plus depuis longtemps. Principe de la crise, demander au réel de s'incarner. Principe de la bourse, se cabrer à la question du réel : « Réveil brutal. Réalité soudaine. Plus de chiffres. –« terminus ! » -plus de transactions-« terminus ! »-aujourd'hui, l'Amérique a ouvert les yeux. »

Et pourtant, tout s'annonçait radieux, au départ, dans la petite boutique de tissus Lehman. Tout s'annonçait comme une « success-story », telle qu'elle gorge de clichés l'inconscient collectif. Il y eut au départ une triade mythique qui dans le livre de Stefano Massini va revenir en aïeux quasi-divins : Henri, le « cerveau », premier à avoir posé le pied en Amérique, et à avoir ouvert la première boutique, Emmanuel, dit « le bras », et Meyer dit « Patate », les deux frères qui le retrouvent pour développer l'entreprise. C'est beau comme l'Iliade. Seulement, les Lehman construisent un empire voué à se dévorer. Comme si les Troyens eux-mêmes étaient destinés à mettre le feu à leur ville.

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