« Le female gaze n'est pas un concept mais un slogan inconsistant »

Nous avons demandé à la philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris de partager avec nous sa lecture du dernier ouvrage d'Iris Brey, Le regard féminin, une révolution à l'écran (Editions de L'Olivier)
Par Jean-Christophe Ferrari et Frédéric Mercier

Que pensez-vous du concept de female gaze ?

Ce concept n'a aucun sens. Qu'est-ce qu'un regard défini par une identité alors que la question du regard est d'abord une question d'emplacement ? Or un emplacement est toujours mouvant, défini par une position topographique. Lorsque nous nous promenons dans un paysage, il change en fonction de l'endroit où nous nous trouvons. Le female gaze n'est pas un concept mais un slogan inconsistant. Iris Brey prétend « théoriser », mais elle ne fait que plaquer une grille théorique sur les films.

Iris Brey déclare vouloir fournir un outil pour mieux regarder des films issus d'une culture patriarcale...

Iris Brey voit non ce qu'il y a à voir mais ce qu'elle veut voir.Elle dénonce le panoptique, mais elle place le spectateur dans un endroit où il n'y a qu'une seule perspective possible. D'ailleurs, elle définit le female gaze en six points et, pour chacun d'entre eux, elle écrit : « il faut ». C'est injonctif ! Même si elle s'en défend, elle considère que la fiction est là pour éduquer. Après l'avoir lue, j'ai regardé des textes qui définissent le réalisme socialiste. J'en ai retrouvé un d'Andréi Siniavski publié en 1957 dans la revue Esprit. Eh bien, vous remplacez le terme de « héros positif » par « personnage féminin », celui « d'ordre bourgeois » par « patriarcat », et celui de « socialiste » par « féministe » et c'est exactement la même chose ! Voilà : j'appelle ça le « réalisme féministe ». Iris Brey ne dit-elle pas que le female gaze va révolutionner de façon « sismique » le patriarcat ? C'est exactement le but que Jdanov assigne au réalisme socialiste. Ce n'est plus de la critique, c'est de l'éducation politique.

Cette théorie se situe-t-elle dans le prolongement de celles de Judith Butler et de Laura Mulvey (qui a, pour la première fois, employé l'expression male gaze) ?

Oui, tout cela s'inscrit dans un mouvement dont la figure de proue serait Judith Butler. Butler dit se situer dans l'héritage de Simone de Beauvoir. Mais elle tord sa pensée, car elle refuse l'universalisme de la démarche de Beauvoir. Butler prétend emmener cet héritage plus loin mais elle ne fait que le falsifier. Quand Beauvoir dit : « on ne naît pas femme, on le devient », ce qu'elle veut dire c'est que l'on devient « femme » de telle ou telle manière et dans telle ou telle société. À partir du donné, on se construit dans le monde historique et social. De la transformation est donc possible. Chez Butler, le terme de » devenir » n'a plus de sens.

Pourquoi Butler refuse-t-elle l'universalisme ?

Parce que, selon elle, le genre est produit par le logos occidental qui serait à l'origine des rapports de domination. Un logos par essence « colonial » qui exclurait le colonisé et qui serait la matrice des genres. Butler fabrique de façon très spécieuse l'idée que la « minorité » est ce qui est fabriqué comme « l'autre » par le logos. À partir de là, la seule façon pour la minorité de s'émanciper est de retourner en le « performant » le mécanisme. Si on en revient au female gaze et au male gaze, le female gaze ne fait donc que retourner le male gaze.

Bien qu'Iris Brey s'en défende, pensez-vous qu'elle essentialise le féminin ?

Parler d'essentialisation renvoie à l'idée d'une essence de la femme en dehors de toute expérience. Je préfère dire qu'elle réifie, qu'elle substantifie des expériences. Elle ne prend pas du tout en compte les expériences comme des trajectoires énigmatiques, forcément inachevées, dont on ne peut jamais percevoir la totalité. Le féminin se borne, chez elle, à des catégories de l'expérience qu'elle prélève ici et là (l'accouchement, les règles etc...). Freud explique bien que des repères comme le « féminin » et le « masculin » ne peuvent être fixes. Ils sont flottants parce que l'humain est multiple, qu'une femme se transforme, parce que l'histoire modifie le sens des mots et des formes de vie,etc. Iris Brey reprend le terme de « féminité » de manière figée, comme constituée par la théorie du genre. Elle n'a pas l'air de comprendre que le regard oscille sans cesse !

Peut-on condamner les oeuvres du passé à l'aune du contexte d'aujourd'hui ?

Nous n'avons pas à condamner les oeuvres mais nous devons réfléchir avec et à partir d'elles. Comme dit Brecht l'art réussit quand il ouvre un espace de discussion.

Iris Brey ne veut pas séparer l'artiste et l'oeuvre. Qu'en pensez-vous ?

C'est la tarte à la crème. Qu'est-ce qu'une oeuvre d'abord ? Evidemment qu'il y a toujours un rapport entre une oeuvre et un auteur, mais ce rapport est anecdotique. L'oeuvre altère et dépasse toujours son auteur. Philip Roth explique puiser dans son expérience précisément parce que c'est une matière qui le dépasse. L'auteur catalyse une expérience qui est une expérience singulière du monde commun. Identifier l'auteur et son oeuvre revient à vouloir réduire l'oeuvre à la biographie de l'auteur. Quelle méconnaissance de l'Histoire ! Qui est Homère sinon une multiplicité de voix ? Claude Simon parle merveilleusement de ce « curieux miracle » de l'écriture qui excède toujours les intentions initiales. Une oeuvre c'est la rencontre entre des motifs énigmatiques qui insistent en un artiste et la façon dont il parvient à les mettreen forme.
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