« la puissance du théâtre aujourd'hui, c'est le langage »

Evènement de la rentrée théâtrale, L'Animal imaginaire de Valère Novarina se révèle une nouvelle célébration des acteurs et de la langue. Rencontre avec un auteur, metteur en scène, peintre qui revient sur plus de quarante ans de création et de pensée.
Par Antoine de Baecque

Valère Novarina, soixante-douze ans, écrivain, metteur en scène, peintre, est un imprévisible manieur de langue française, le créateur de son propre idiome. Ses spectacles, il les écrit, les dirige et les décore lui-même, depuis presque quarante ans. Il revient au Théâtre de la Colline avec L'Animal imaginaire.

L' « écrituriste » – ainsi qu'il se nomme d'emblée – y campe en chair et en mots, de visu (le spectacle est particulièrement intéressant par le déploiement de ses peintures) et in situ (il est ici chez lui, y ayant créé quatre spectacles depuis 2003), enfin en personne – il assiste chaque soir à la représentation au sein du public: retrouvez-le ! Enfant de Savoie, Novarina est aussi marcheur, explorant les cornettes de Bise au-dessus de Thonon et du lac Léman. C'est comme si sa langue, cloutée, ancrée, respirée, en descendait par la voie directe. Il se souvient soudain d'un premier éclat de cinéma, en attendant enfant la projection du Gulliver de Dave Fleischer. Il écarquille les yeux devant l'écran blanc et demande tout haut : « Est-ce que le film a déjà commencé ? »

Vous revoilà dans ce théâtre, après L'Origine rouge (2000), La Scène (2003), L'Acte inconnu (2007), L'Homme hors de lui (2017)...

J'aime bien retrouver la Colline, ce n'est pas tout à fait la montagne mais c'est le début. Et j'ai quelques amis à côté, au Père-Lachaise.

remousLa question de la fidélité est importante pour vous ?

Fidélité à un lieu, mais à des acteurs aussi. Retrouver les acteurs crée un approfondissement nécessaire. Une troupe s'est constituée « à la longue », depuis 1986 et Le Drame de la vie. Les partitions résonnent d'un acteur à l'autre. Des spectres nous visitent, Daniel Znyk, Michel Baudinat, Christine Fersen, Arpad Koti, comme s'ils pouvaient reprendre vie par les autres. C'est une petite troupe fantôme intermittente : on se retrouve avec les vivants tous les trois ou quatre ans et on re-travaille. Avec les anciens, comme Agnès Sourdillon, Valérie Vinci ou Dominique Parent ; et à chaque reprise, avec un ou deux nouveaux venus. Pour cette fois, j'ai souhaité intégrer des acteurs haïtiens, que j'ai rencontrés lors d'un voyage et d'un travail avec Guy Régis Junior, Ipoz (Valès Bedfod) et Youyou (Edouard Baptiste). Nous avions mis en place un spectacle aux Métallos, à Paris, L'Acte inconnu. Ce sont des acteurs qui ont un contact fort avec la langue en général, et ma langue en particulier. J'ai l'impression d'écrire en créole.

Fidélité à vos propres textes également...

Comme en peinture, j'aime le principe du repentir : reprendre des toiles, les recouvrir, leur donner un autre sens, repartir d'un morceau caché, lui-même recouvert. C'est également comme cela que je fabrique ma langue : je pars de cinq ou six textes déjà écrits, et je remets des bouts au travail, je regarde comment le texte réagit avec d'autres. C'est un processus long, qui ouvre large l'éventail, qui accueille et donne un nouvel éclairage aux mots. Il faut qu'ils s'écrivent tout seul. Tout peut changer, et une table, un jour noir, peut rapidement devenir rouge.

Comment écrivez-vous ?

J'ai une approche très manuelle du travail d'écriture. J'aime, de texte en texte, retrouver la joie concrète de l'apparition des mots. C'est pour cela que je passe d'un texte à l'autre, comme on reprise un vêtement, comme on repeint un mur, comme on rabote une porte. J'ai toujours travaillé la variation, de façon circulaire, « creusante ». Mes textes pourraient tous se nommer Variation sur une idée fixe. Je commence souvent le nouveau à partir des copeaux des anciens, des chutes tombées de l'établi. Je revendique ce droit, pour mieux retravailler à l'envers certaines pièces, qui elles-mêmes passent vers les livres, et inversement. L'Animal imaginaire contient des pages, re-couturées, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, du Babil des classes dangereuses, du Vivier des noms, de La Lutte des morts.

Vous vous souvenez de tout ?

J'ai un « vivier de noms ». Actuellement, 6317 noms tournent dans cette eau-là, et je vais y puiser régulièrement ! Lors de l'exposition à la chapelle de la Visitation de Thonon, en 2018, Chaque chose devenue autre, j'ai pris ces noms et j'en ai fait un tapis de sol que les visiteurs étaient invités à arpenter.

Comment passe-t-on de l'écriture à la scène ?

Avec les acteurs, on travaille beaucoup autour de la table. C'est ce qui permet d'approfondir. J'écris d'abord le texte pour et en moi, sans l'avoir distribué aux acteurs. Je n'écris pas directement pour eux. Le texte ne change pas durant le processus de création de la pièce. Les acteurs sont des présences bienveillantes qui attendent autour de la table que je puisse leur donner quelque chose. C'est contrasté : des semaines enfermé seul dans le texte, puis d'un coup ce texte passe vers eux. Le texte dans ma tête, puis le texte dans le corps de l'autre, puis le texte écouté – je ferme toujours les yeux lors de la première représentation –, puis le texte joué tous ensemble. C'est tuant.

C'est quoi, un acteur ?

Mon texte est fixé, il est stable, ce qui change en cours de préparation, c'est le reste. Les acteurs doivent le respecter, le dire, ils sont condamnés à cela. J'attends d'eux une forme de passivité. “Acteur" est un mot trompeur. Il est un interprète, il capte l'énergie des mots, il est mû par des forces qui sont dans le texte, précis, mesuré, “agissant". Moi, metteur en scène, je n'ai pas grand-chose à faire ; ce sont les acteurs qui travaillent parce qu'ils ont des antennes qui vont profond dans le langage. Ils offrent le seul point de contact vrai entre l'action et le texte ; ils incarnent un endroit de vérité. Je ne suis pas un “directeur d'acteur" ; j'ai simplement une intuition, j'essaye de trouver avec eux, par eux, ce point de contact avec le vrai du texte. C'est ce que je disais à André Marcon, après Le Monologue d'Adramélech : “Tu es un virtuose de la langue, mais, en même temps, un simple bonhomme qui me parle dans le métro." Quand j'ai travaillé avec Christine Fersen à la Comédie française, elle m'a demandé, dès le premier jour : “Où je mets mes pieds, où je pose mon regard ? Le théâtre c'est concret." Elle avait raison : le théâtre c'est concret, on y cherche le feu respiratoire, la chair de la pensée.
 [...] EXTRAIT... 

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