Keersmaeker, La géométrie et la grâce

Alors qu'elle présentait au mois de mars à l'opéra Garnier ses Six Concertos brandebourgeois, avec sa compagnie Rosas, superbe interprétation chorégraphique de Bach, Anne Teresa De Keersmaeker nous a reçu le jour de la générale
Par Charlotte Persicaire

REMOUS &éèUne loge sobre et vide. Impeccable. Elle ne cherche pas à s'asseoir, nous sommes à trente minutes de la générale sur la scène de Garnier, elle ne veut pas nous parler, n'aime pas se prêter au jeu de l'interview, n'a jamais aimé. Anne Teresa De Keersmaeker est une petite femme en baskets blanches et costume noir, qui pourrait être de ce même tissu semi-opaque, entre soie et crêpe, qui habille le corps des seize danseurs sur scène dans les Six Concertos brandebourgeois. Les hommes dansent, torses redessinés par l'ombre du tissu, en pantalons fluides, parfois en bermudas, mais aussi en robe pour l'un d'entre eux à la fin du spectacle. Les femmes, quatre, sont elles aussi en pantalon. Notamment la terrienne et magistrale Cynthia Loemij, figure fétiche et historique de la compagnie, qui dans ce spectacle enflamme les marges. Anne Teresa De Keersmaeker nous offre le visage lisse, las et fermé de celle qui pense à autre chose. Sans doute la chorégraphe est-elle lasse de répondre à la même question posée à New York, Bruxelles, ou ici, à Paris ; pourquoi revenir à Bach, encore ? La question est fausse, Keersmaeker ne revient pas à Bach, elle ne l'a jamais quitté. Elle le répète à chaque fois, dès les premiers pas inventés, dès Violin Phase, la révélation à New York en 1980, les silhouettes mécaniques des trois danseuses tournant sur Steve Reich, les corps devenant les mesures de la partition, Bach était là... Certes, ce fut la musique minimaliste qui lui offrit l'échappée vers le début de son oeuvre, l'invention du style Keersmaeker, son entrée superbe dans le monde chorégraphique. Mais, dans ce New York du début des années quatre-vingt que découvrait la jeune Belge, émerveillée d'une ville où la danse était partout présente, c'eût pu être Bach, elle l'a affirmé plusieurs fois, Les Concertos brandebourgeois accompagnaient sa recherche, à l'égal de Reich. L'art de la ritournelle ? La nature profondément circulaire des deux musiques ? La possibilité pour les corps, devenue évidence dans ses spectacles, de s'inscrire dans la partition, en signes et mesures ? Sans doute les choses sont-elles plus complexes que cela. Et aussi plus existentielles. Sans doute n'est-ce pas un hasard qu'un de ses derniers spectacles sur les Suites de Bach ait emprunté son titre au chant de Luther, Mitten wir im Leben sind. Anne Teresa De Keersmaeker trouve en Bach une spiritualité de l'ordre, et du chaos, qui lui est fondamentalement nécessaire. 

L'ordre complexe du chaos

Il y a un superbe puritanisme chez Anne Teresa De Keersmaeker, comme dans sa chorégraphie. Il faut entendre puritanisme au sens de l'époque baroque, une recherche habitée, comme chez Bach, d'incarnation épurée. Je remarque qu'à propos de Bach elle parle souvent de « chaos ordonné », ce qui peut laisser perplexe, tant la dimension chaotique de Bach n'est pas apparente. « Mais peut-être que le chaos est un ordre complexe », me répond-t-elle. 

Son spectacle relève de cette nature-là : un méthodisme qui sans cesse remet en cause son propre fondement. Les six concertos sont autant de réinventions de la géométrie de la scène, autant de tableaux vivants, solos ou ensembles qu'elle a composés avec une virtuosité inégalée. Elle nous explique son cheminement avec précision : « J'ai pris presque trente-cinq ans avant de décider de chorégraphier les Concertos brandebourgeois. Mais entretemps, j'ai travaillé cinq fois avec Bach : il y eut Toccata, Partita 2 avec Amandine Beyer et Boris Charmatz, il y eut les six Suites pour violoncelle et deux fois une collaboration avec Alain Franco, réfléchissant le rapport entre la musique de Bach, et les grands compositeurs du XXe siècle, Schoenberg, Webern. Mais c'est la première fois que je chorégraphie une musique de Bach écrite pour un large ensemble. J'avais le désir d'aller à la recherche d'une écriture chorégraphique qui traduisait la beauté, la musicalité, la complexité de la musique que Bach a écrite, à ce moment-là : un appel à la vie, un appel à la danse, un appel au mouvement. Une musique extrêmement jubilatoire, qui va vers le haut, très, très riche dans sa diversité, dans son harmonie. »

A l'ouverture, on retrouve ce fameux art de marcher, qui fait la signature de la chorégraphe, et qu'elle définit au travers d'une formule : « my walking is my dancing ». Martiaux, hommes et femmes avancent vers le bord de scène, mais ce pas militaire est retenu, comme dévissé. Il y a là l'annonce d'une ritournelle qui se dérobera à elle-même. Et le début d'un récit. Est-ce parce que les danseurs sont nombreux, ou de différentes générations, je ne sais, mais rarement un spectacle de Keersmaeker a semblé ainsi nous insuffler un sentiment de récit, enfin plutôt de successions de portes, s'ouvrant sur d'autres paysages, lieux de l'émotion. Keersmaeker n'y voit que l'écho de la nature même des Concertos : « La musique de Bach, sans être systématique, porte en elle une mémoire émotionnelle, humaine. C'est plein de jubilation, de joie, de tristesse, de compassion, même d'humour... Il y a une gamme d'émotions qui sont tout le temps lisibles, perceptibles dans la musique de Bach. En cela, elle porte beaucoup d'anarchie. Et en tant qu'être humain, on se reconnaît dans cette musique. » Elle use d'ailleurs du mot dramaturgie, mais lorsqu'on lui fait remarquer, elle se corrige immédiatement, illustrant là cette réflexion incessante qu'elle mène sur son propre travail : « Il faut comprendre le mot dramaturgie, non au sens de structure narrative, mais comme une stratégie spatiale basée aussi sur une géométrie sous-jacente, elle-même basée sur des cercles, des ellipses, des pentagrammes, des spirales, l'alternance entre des lignes droites, et courbées, des cercles. »

Photos Anne Van Aerschot

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