« Je ne voulais pas d'une nouvelle image de femmes-victimes »

Alors que commence la tournée de la nouvelle pièce de Martin Crimp, Le reste vous le connaissez par le cinéma, réécriture audacieuse et contemporaine des Phéniciennes d'Euripide, rencontre avec un des plus brillants ironistes du théâtre anglais.
Par Oriane Jeancourt Galignani

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Ce sont les filles qui apparaissent les premières sur scène. « The girls », écrit Martin Crimp, portent des mini-jupes, des sweat-shirts, des pantalons roses. Elles forment le choeur de la tragédie à venir. Elles ne sont pas d'ici, mais de Phénicie, Orient méprisé à Thèbes, dans ce coeur battant de la civilisation, croit-on encore à l'époque où Euripide écrit Les Phéniciennes. Etrange civilisation que ce décor qui entoure les filles, chaises et tables renversées, classe dévastée. Bientôt, une explosion aura lieu toute proche, le mur s'effondrera. Le coeur de la civilisation est en guerre. Les filles rigolent, ricanent, chantonnent. La guerre n'existe pas pour elles. Elles posent des questions à l'avant de la scène : « si Caroline a trois pommes et Louise trois pommes, combien d'oranges a Sabine ? » Ou, plus tard, « c'est quoi un sphinx ? Pourquoi est-ce qu'il tue ? Que veut un sphinx mais encore Qui baise-t-il et quand? » Le choeur féminin, si actif, annonce par leur présence permanente que le palais des Labdacides n'est plus habité que par des ombres douloureuses. Dans la somptueuse mise en scène de Daniel Jeanneteau, ce choeur est composé d'amatrices de Gennevilliers, menée par l'actrice Elsa Guedj, brillante dans sa fausse candeur. Elles interrogent inlassablement à la manière de professeurs sadiques. Ou du sphinx qui a mené Oedipe là où il est. C'est-à-dire dans ce mobile home perché au-dessus de la scène, retranché par ses fils, Polynice et Etéocle, devenus rois de son royaume, en guerre pour le pouvoir.Oedipe se cache, figure aux yeux crevés soignée par Jocaste et Antigone. La fin de la dynastie royale des Labdacides aura lieu sur cette scène, le public le saisit très vite. Les Phéniciennes est une tragédie de la disparition d'une famille, d'un monde, d'un espoir de société. C'est elle qui, au début de la pièce, pousse Dominique Reymond, douloureuse Jocaste, à commencer son monologue.Splendide Dominique Reymond qui se présente sur scène en robe de deuil sensuelle, terrible Dominique Reymond, ici plus que jamais égérie, incarnation d'un langage de paix que plus personne n'entend. La mère incestueuse peine à porter l'appel au calme sans faillir. Jocaste, figure centrale de la pièce, est aussi traversée par l'impuissance collective, et c'est là qu'elle éblouit, lorsqu'elle la fait vivre, par son corps robotique. Aristote dans sa Poétique nous rappelle qu'il n'est pas question de destinées individuelles dans la tragédie, mais d'une certaine idée de l'existence : « la tragédie est l'évocation de l'action et de la vie, et du bonheur et du malheur ; or le bonheur et le malheur sont dans l'action, et non pas dans une manière d'être. » C'est bien l'une des questions de cette relecture des Phéniciennes : l'action, ici violence constante, règne, hors du langage. La tragédie naît peut-être de ce lieu où l'action domine sur toute possibilité de se parler. Ainsi de cette scène centrale, qui voit Jocaste tenter de réconcilier ses deux fils, incarnés par Quentin Bouissou et Jonathan Genet, figures quichottesques d'une ivresse guerrière qui ne répond plus de rien.

Dans Le Traitement, pièce prophétique écrite dans les années quatre-vingt-dix, Martin Crimp imaginait une jeune femme qui vendait son histoire à la télévision, et en subissait les conséquences cruelles. Déjà, elle n'était pas entendue par ceux à qui elle s'adressait. La vie est bien souvent un jeu où l'on peine à échanger, pour cet héritier de Beckett et Pinter, un jeu où le sens grince. 

Martin Crimp est lui-même assez réticent à parler. Cette figure discrète au casque de cheveux blancs m'attend, un samedi après-midi, dans le lumineux café du Théâtre de Gennevilliers. A chaque question, il cherche à être le plus précis, et le plus concis, et s'il rit, ce sera d'un éclat bref, très vite maîtrisé. Il s'avère dans la vie ce que l'on supposait à le lire, un ironiste. 

Car dans chacune de ses pièces, il nous rappelle que l'ironie n'est pas cette bêtise ricanante à laquelle on la réduit trop souvent, mais une souplesse qui permet un instant de se séparer de soi-même pour saisir cette folle course de passions, d'engagements, de guerres, que peut devenir une existence où le sérieux domine. Martin Crimp, aujourd'hui, donne à l'ironie droit de cité dans la tragédie. 

Aviez-vous envie en écrivant le Reste vous le connaissez par le cinéma, de rendre hommage à Euripide, et à cette tragédie des Phéniciennes ? 

C'est la deuxième fois que j'adapte une tragédie grecque. La première fois, c'était il y a quinze ans, avec Luc Bondy, metteur en scène qui a beaucoup compté pour moi. C'était Tendre et cruel, je suis parti des Trachiniennes de Sophocle, mais j'ai complètement transformé la pièce pour la rendre contemporaine. Donc, lorsque j'ai décidé de revenir à la tragédie grecque, j'ai adopté une nouvelle approche, en me montrant plus respectueux de la pièce, et de ce qu'Euripide avait voulu, particulièrement dans les relations des personnages entre eux. Je n'imaginais pas d'équivalent contemporain à ce qui liait Oedipe à sa mère, sa femme, ses fils, et cet étrange environnement qui entoure la famille des Labdacides. Donc en cela, oui, j'ai voulu rendre hommage à la pièce d'Euripide, mais j'ai tout de même fait un grand changement : le choeur, dans la pièce initiale, est piégé dans la ville, les Phéniciennes sont en quelque sorte victimes de la guerre, or, je ne voulais pas d'une nouvelle image de femmes-victimes. Je me suis donc servi d'une partie du mythe d'Oedipe, le face-à-face avec le Sphinx, qui permet à Oedipe d'épouser Jocaste, et donc de provoquer le tragique, pour imaginer que ce choeur, ces femmes, collectivement, seraient le Sphinx du mythe. Voilà pourquoi elles énoncent ces questions, la plupart du temps absurdes, auxquelles personne ne peut répondre. 

Autre changement, les Phéniciennes ne sont plus des femmes, mais des filles, « the Girls », dites-vous dans la pièce...

Oui, elles devaient être jeunes et porter cette fraîche énergie intellectuelle qui contraste avec la langue tragique sur scène. Le choeur, et sa puissance ironique, est là pour exercer une pression sur les personnages, pour les mener à prendre la parole. 

Oui, en effet, elles ont le pouvoir, les filles, de donner la parole, ou d'interrompre les personnages...

Oui, et il y a là autre chose. Les Phéniciennes reproduit la distribution classique de genres de la tragédie : les hommes vont se battre, les femmes restent à la maison et tentent, en vain, d'établir la paix. C'est là les plus traditionnels des rôles dévolus aux deux sexes. Or, le choeur vient bousculer cela, en endossant si l'on peut dire un rôle plus contemporain, puisqu'elles interviennent dans la pièce. On dirait en anglais qu'elles ont acquis une « Agency », elles mènent l'action, et dans un même temps l'analysent. 

Il y a aussi dans cette manière d'interroger sans cesse, un statut professoral qu'acquiert ce choeur de jeunes filles dans cette classe...

Il y a longtemps, j'ai écrit une scène au centre de laquelle il y avait un professeur qui posait à un groupe une série de questions impossibles, j'ai aimé ce texte, mais je ne savais pas quoi en faire, alors je l'ai laissé de côté. J'ai compris en écrivant cette pièce, que cette scène pouvait y trouver sa place. Car Euripide dans Les Phéniciennes se sert du choeur pour délivrer une leçon d'histoire sur scène. Rappelant que Kadmos, fondateur de Thèbes, venait de Phénicie, et qu'il introduisit l'écriture en Europe. C'est très intéressant de voir comme Euripide insiste sur le fait que la civilisation européenne a commencé en Orient. J'ai assimilé, peut-être inconsciemment, cette idée d'une leçon au sein de la tragédie, même si la leçon est parfois claire, et parfois perverse, parfois ironique, parfois paradoxale. 

Euripide a choisi de faire du choeur, des étrangères à Thèbes, alors que chez Sophocle, dans Les Sept contre Thèbes, elles sont de la ville. Etiez-vous intéressé par cette idée que le choeur vienne d'ailleurs, donc témoins de l'action tragique ? 

Oui, même si elles ne sont pas témoins, dans la mesure où elles ne sont pas là pour témoigner de ce qui a eu lieu, mais pour influer sur l'action. Ce qui est intéressant, lorsqu'on se penche sur le texte initial, c'est de voir que le nom de « Phéniciennes », vient de « phonax », qui signifie aussi «meurtrier» en grec. Je pense qu'Euripide incluait déjà dans ce nom de « Phéniciennes », l'idée d'une participation au meurtre, d'un choeur à couleur de sang.
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