« Il y a une influence positive de l'Union européenne sur nos vies »

Auteur et metteur en scène central du théâtre contemporain, l'allemand Falk Richter présente avec huit performeurs au TNS et dans toute l'Europe I am Europe, pièce forte sur l'identité européenne d'aujourd'hui. Rencontre.
Par Oriane Jeancourt Galignani

FALKFalk Richter est un de ceux qui nous ont fait définitivement sortir du XXe siècle. Il a cette nécessité de faire entendre le langage contemporain, la réalité virtuelle, les enjeux de l'époque, qui s'est développée en une esthétique forte. Nous le découvrions avec Trust, superbe pièce écrite il y a dix ans, sur la solitude virtuelle et la crise financière, qui rappelait Dos Passos ou Fassbinder. Il y eut ensuite beaucoup d'autres pièces, dont Je suis Fassbinder, incarnée et mise en scène avec subtilité par Stanislas Nordey, ou FEAR, écrite contre les populismes il y a trois ans et qui a secoué la classe politique allemande. Richter arpente les territoires, souvent obscurs, de l'inconscient collectif contemporain. Et ses conséquences politiques sur les individus et les sociétés. Est-ce parce qu'il use de formes fragmentées, de langages contemporains, de techno et de pop, qu'il est devenu un auteur de référence pour les nouvelles générations ? Sans doute, et ce soir de première, au TNS, théâtre auquel il est associé, les jeunes sont encore nombreux dans la salle pour venir découvrir sa dernière pièce. 

Dans I am Europe, Richter essaie de définir l'identité de l'Européen d'aujourd'hui et demain. Comment se construire dans la « société liquide », sans frontières et sans nations, telle que la définissait Zygmunt Bauman il y a quinze ans ? Sur la scène du TNS, huit jeunes gens. Huit Européens d'une trentaine d'années, hommes et femmes, blancs et mats, hétérosexuels et gays. Qui sont-ils ? Performeurs rencontrés par Falk Richter dans toute l'Europe, ils viennent d'horizons différents et se révèlent, au cours de la pièce, exceptionnels. Ils affirment au gré d'une succession de séquences jouées, dansées, ou chantées, leurs singularités baroques, fournissant la richesse d'un spectacle dont on ne peut qu'admirer la sophistication formelle, et la finesse des récits. 

Ces huit trentenaires portent leurs noms sur scène, et pour certains, intègrent leurs histoires personnelles au spectacle : ainsi Gabriel Da Costa, immigré portugais de troisième génération en France, gay vivant en Belgique, amoureux d'un Italien, ainsi Mehdi Djaadi, enfant des cités françaises, converti au catholicisme, ainsi Tatjana Pessoa, portugaise et suisse, descendante du poète Pessoa, installée en Belgique, sur le point d'avoir un enfant avec un couple d'hommes... Héritiers du colonialisme et des guerres yougoslaves pour certains, fils et filles de colonisateurs pour d'autres. Enfants des cités pour deux d'entre eux, fils de la bourgeoisie belge pour un autre, ils tentent de former un tableau vivant, une mosaïque possible de l'Europe d'aujourd'hui. L'Europe ? Non plus quel numéro de téléphone, mais quelles religions, quelles familles, quelles cultures, ou encore quelles langues ? Ils transmettent sur scène, la langue scandée, très écrite de Falk Richter. L'auteur allemand nous avait habitués, par exemple dans Play Loud, à cette esthétique politique ou cette politique de l'esthétique, interrogeant une jeunesse heureuse ou bouleversée, mais bel et bien vivante. Ici, il déploie ce style en plusieurs langues, on en parle cinq ou six sur scène, défi aux esprits étroits et proliférant des nationalismes.

Je rencontre Falk Richter le lendemain de la première, au TNS. La pièce tournera bientôt dans toute l'Europe. Dans quelques semaines, aussi, il présentera à l'Odéon Am Königsweg, d'Elfriede Jelinek. L'Autrichienne exerce une influence évidente sur son écriture. Et bientôt, Stanislas Nordey, indéfectible compagnon de route, représentera Je suis Fassbinder au Rond-Point, autre texte sur la dérive populiste européenne. A croire que Falk Richter, qui célèbrera bientôt ses cinquante ans, consacre désormais ses forces à interroger la montée de la violence politique en Occident. Ce jour-là, l'homme est doux et drôle, mais ne cache pas, en effet, son inquiétude politique. 

L'écriture d'I am Europe est-elle née d'une urgence de montrer une société européenne jeune, multiculturelle, écologiste, sexuellement tolérante ? 

Je voulais savoir ce que signifiait l'Europe dans le quotidien de jeunes gens d'aujourd'hui, de quelles histoires ils sont porteurs. Ces huit performeurs sont les fruits d'héritages complexes, souvent enfants de parents de nationalités différentes, ayant eux-mêmes vécus dans plusieurs pays. Je me suis particulièrement intéressé à la manière leurs identités. Et comment se porte aujourd'hui le rêve actif d'une vie européenne de voyages, de langues et cultures multiples. Il y a aussi quelque chose de très enthousiasmant, pour le théâtre, à faire travailler des acteurs dans plusieurs langues. J 'ai donc mené un travail entre la sociologie, trouver des gens, récolter leurs histoires, et la recherche fictionnelle de nouveaux récits. Nous nous reposons souvent au théâtre sur une matière classique, or je voulais faire entendre des récits neufs, de notre époque. 

Chacun de ces comédiens donne le sentiment d'être détaché de son identité nationale, je pense par exemple à Gabriel, qui ne se sent pas plus portugais que français. Est-ce un nouveau genre d'appartenance que vous montrez là ? 

Je crois que leur foyer (Heimat en allemand ndlr), ne se situe plus dans un pays, mais au sein de relations. C'est une sorte de famille qu'ils reconstruisent, avec des gens qui parfois n'habitent pas les mêmes pays, et n'ont pas les mêmes nationalités. Quoi qu'en pensent les nationalistes qui affirment qu'il n'y a pas de sens plus fort dans la vie que la nation, eux vivent sans se référer à aucune nation. Ils sont essentiellement nomades.

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Photos Jean-Louis Fernandez

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