« Il n'y a aucune rédemption dans mon film »

Avec Le Traître, Marco Bellocchio brosse le portrait fascinant et complexe d'un ancien mafieux. Rencontre avec le plus grand réalisateur italien vivant.
Par Jean-Christophe Ferrari

bellocchioLes films de mafia, vous avez sans doute l'impression de connaître cela par coeur. Voilà en effet un genre cinématographique à part entière, avec ses lettres de noblesse : Coppola, Scorsese, De Palma, Leone, Rosi, etc. Les assassinats planifiés en discutant de la meilleure manière d'assaisonner les spaghetti, les rivaux massacrés dans des restaurants aux nappes à carreaux, le sang dégoulinant sur les chemises blanches amidonnées, les veuves éplorées, l'évocation nostalgique des villages reculés de l'arrière-pays sicilien, les prêtres et les politiciens croisés furtivement dans des pièces mal éclairées, les mots chuchotés à l'oreille, les trahisons spectaculaires, le déclin qui suit inévitablement la grandeur, etc. Pourquoi alors réaliser un autre film de mafia ? Pourquoi allez le voir ? Eh bien parce que Le Traître aborde le genre sous un angle nouveau. En racontant l'histoire véridique de Tommaso Buscetta, l'homme qui, en collaborant avec la justice italienne, participa au démantèlement de Cosa Nostra, Marco Bellocchio s'intéresse à une question qui lui permet, une fois de plus, de prendre la mesure de l'insondable opacité des affaires humaines. Cette question, elle est vieille comme Judas. Cette question, elle est fascinante comme Judas. Cette question, elle est simple mais elle ouvre des abîmes, cette question on pourrait la formuler ainsi : qu'est-ce qui pousse un homme à trahir ? Et surtout : n'y a-t-il pas, dans toute trahison, l'expression d'une forme de loyauté ?

Les causes de la « trahison » de Buscetta sont multiples. Est-ce le sens de l'honneur qui le pousse à parler ? Est-ce la volonté de protéger sa famille ? 

J'ai senti, en écrivant le scénario, qu'il me fallait raconter cette histoire en étirant le temps du récit. Vous avez raison : son choix de collaborer avec la justice est un choix complexe. Au départ, il est hors de question pour lui de parler, il ne veut collaborer à aucun prix. Car il sait que travailler avec le juge Giovanni Falcone, c'est faire un pas énorme qui le coupera de son passé. Il a aussi conscience qu'il sera considéré comme un homme méprisable. Au moment où Falcone obtient son extradition, il commet même une tentative de suicide pour éviter d'être extradé. Et puis il fait un rêve dans lequel toutes les personnes qui ont compté dans sa vie, y compris ses deux fils morts, viennent auprès de son chevet et l'entourent, comme pour le prévenir : « sois attentif, ne parle surtout pas ». C'est alors comme si tout son passé se réunissait et le pressait de ne pas parler. Christina, sa femme, en revanche, est persuadée qu'il doit collaborer. Mais il hésite encore. D'ailleurs, il dit à Falcone : « je suis fatigué ». Il veut retarder le moment de prendre une décision. Lors de ses cinq rencontres avec Falcone, il hésite continuellement. C'est vraiment le moment fondamental du film : on comprend que son choix de trahir n'est pas un choix impulsif mais un choix qui a eu besoin de mûrir.

Les rencontres avec Falcone constituent en effet le coeur du film. Comment les avez-vous écrites ? Vous aviez des documents de référence ?

Avant tout, je me suis fondé sur les procès-verbaux de l'interrogatoire. Mais ils font cinq cents pages car les rencontres entre Buscetta et Falcone se sont étalées sur cinq mois. Donc c'était seulement une matière première qu'il fallait transformer en matériau cinématographique, en dialogues de cinéma. D'ailleurs certaines répliques du film ne proviennent pas des procès-verbaux. Nous avons aussi utilisé les interviews de Buscetta avec Saverio Lodato. Le travail scénaristique a consisté à réélaborer cette matière première : les livres sur Buscetta et les procès-verbaux des interrogatoires.

Lors de ces interrogatoires, il y a deux moments décisifs qui instaurent un lien humain fort entre Buscetta et Falcone. C'est le don du paquet de cigarette et l'échange des tasses de café. Ces épisodes sont-ils consignés dans les procès-verbaux ?

L'épisode du café est une invention. En revanche, l'épisode de la cigarette n'est pas inclus dans les procès-verbaux mais a été évoqué par Buscetta dans ses interviews. Et puis j'avais besoin des procès-verbaux pour une autre raison : je ne pouvais pas inventer le langage mafieux, il est bien trop spécifique.

Falcone dit une phrase essentielle qui sera reprise plus tard dans le film par Buscetta : « à la fin on meurt, et basta ». On a presque le sentiment que c'est une philosophie que Falcone transmet à Buscetta.

Oui, c'est une phrase qu'il a vraiment dite. Mais pas pendant les interrogatoires. Il l'a prononcée lors d'une interview avec Marcelle Padovani du Nouvel Observateur. Nous avons cousu aux répliques issues des procès-verbaux des dialogues provenant d'autres sources.
[...] EXTRAIT... 

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photo Frank Ferville

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