Eva Ionesco, une héroïne

Pour le très beau film Une jeunesse dorée, Transfuge a rencontré Eva Ionesco. Reportage (photo Laura Stevens)
Par Jean-Noël Orengo

jeunesse doréeEn deux longs métrages, My little Princess (2010) et maintenant Une Jeunesse dorée, Eva Ionesco a créé une nouvelle héroïne du cinéma français. Les fictions actuelles mettent en scène des histoires plus que des personnages, on se souvient parfois des scénarios qui fonctionnent comme des thèses, mais on oublie les rôles, ils sont noyés dans la masse du récit comme les céréales de Quaker dans le lait tiède. Pas chez Ionesco. On se rappelle parfaitement Violetta dans My Little Princess, petite fille farouche trouvant dans la garde-robe que sa mère photographe lui impose lors de séances de plus en plus dénudées les attributs d'une attitude cinématographique dans la vie même. Les robes extravagantes, le maquillage extrême, la démarche de star, la personnalité redoutable, mélange d'amour absolu et de mépris souverain, reviennent dans Jeunesse dorée, avec Rose, plus vieille de quelques années, mais toujours mineure. Ni femme-enfant, ni Lolita, ni « bessbège », ni pute, ni scarlette ou zoulette de banlieue, comment qualifier cette figure inédite propre à Eva Ionesco ? Elle emprunte à toutes un certain nombre d'aspects sans s'y conformer. Elle semble pour toujours appartenir au règne de l'adolescence féminine, une sorte d'« éternelle fille » comme Goethe parlait d'éternel féminin, et de fait, si on peut la raccrocher à un nom, ce serait à Fille, mais dans le sens des Filles du feu de Nerval. Elle a en commun avec ses soeurs lointaines plus douces un sombre pouvoir mélancolique. Elles ont eu peu de postérité au fond, sauf chez André Breton avec Nadja, ou dans la pop, et bien entendu chez Simon Liberati. Son Anthologie des apparitions est l'art poétique capital de cette grâce, de cette quête, de cette tradition très spéciale de la Fille fonctionnant comme un Lied, où l'on trouve la nuit, l'hiver des villes d'Occident, l'amour, et où le voyage est la fugue, la disparition. La vamp, la diva d'Hollywood et de l'Opéra servent également d'exergues à Rose, mais elle ne s'y caricature jamais. Si elle fréquente le Palace, elle est plus proche du Dahlia bleu que du JT de 20h d'Yves Mourousi. Elle est liquide en ceci qu'elle échappe aux définitions. A peine la tient-on qu'elle s'enfuit. Elle a une intuition sans faille de la durée, de l'usure. Elle sait quand ça doit se terminer. 

C'est avec Violetta-Rose en tête que j'ai retrouvé dans un café de Barbès Eva Ionesco, pour l'interroger sur son nouveau film et son art. D'elle, on connaît la créature. Mais on omet trop vite la créatrice qu'elle est devenue, on l'escamote. Les magazines adorent rappeler encore et encore son passé de modèle enfantin hyper sexualisé par sa mère, et aussi toutes ses fêtes dans les clubs de la capitale, entre punk et disco, symbolisées par le Palace et des centaines de photos disponibles en pagaille sur Google Image. Il est vrai qu'elle fut l'une des dernières Parisiennes, une fille de la nuit, de la rue, du demi-monde, une inspiratrice, dans la tradition des Liane de Pougy et Kiki de Montparnasse, une fille incarnant un mode de vie, ou une tentative d'exister dans l'instant et l'esthétique, avec le scandale et les gazettes qui vont avec. Quand elle arrive ce soir de pluie froide et de gueules masculines banalisées par l'ennui et la misogynie fadasse faisant regretter les bars de Pattaya et la fureur des prostituées mafieuses thaïes, on se dit qu'Eva c'est Paris et que rien n'a changé. Elle n'affecte aucune nostalgie pour l'époque d'Une jeunesse dorée. « Rose, c'est moi et ce n'est pas moi » dit-elle. « C'est moi, car c'est mon passé, mais il y a une retenue. Sinon, ce serait impossible de faire ces films. Ce serait trop trash, tout simplement. Il faut comprendre ce que ça signifie. J'aime suggérer, mais je n'ai pas le choix aussi. J'avais d'abord écrit un scénario plus vaste portant sur les bandes et les lieux de la fin des années 1970. Les boîtes, la Foire du Trône, les puces, les Halles, les punks. Mais c'était trop cher, trop compliqué à réaliser. Après, j'ai décidé de faire quelque chose de plus intime. Avec Simon (Liberati, co-scénariste ndlr), on a centré le sujet sur une histoire d'amour au temps du Palace. Mais ce n'est pas le Palace le sujet ! C'est Rose, Michel, leur amour qui comptent. Et bien sûr, leur rencontre avec ce couple d'âge mur et riche, Lucille et Hubert (Isabelle Huppert et Melvil Poupaud ndlr). » L'une de ses marques de fabrique, c'est la direction d'acteur. Pour le choix de Rose, elle a vu pas mal de jeunes filles dit-elle : « Je ne voulais pas quelqu'un de douceâtre, de gentil, qui fasse la belle. Et Galatéa Bellugi m'a tout de suite impressionnée. Avec Lukas, ça se passait bien. On a fait de longues improvisations, en y intégrant des dialogues, des objets, tout ça à base de schémas comme dans les comédies, les entrées, les sorties, que j'ai compliqué au fur et à mesure. A partir de là, on a commencé à se connaître, et je l'ai orientée. Je lui ai fait voir beaucoup de films avec Gabin notamment. J'ai travaillé sa diction. C'était ludique, même si cela n'apparaît pas forcément dans le film qui est très cadré, aussi parce qu'il a une tension dramatique. » 

Dans Une jeunesse dorée, Rose aime donc Michel, joué par Lukas Ionesco, et vice-versa. Michel est majeur, mais c'est encore un tout jeune homme. Il veut réussir dans la peinture. Il vient chercher Rose à l'assistance publique. Elle est mineure et il devient son tuteur et la ramène à Paris, dans leur bande, à base de gigolos et de petits voyous sexys. Quand ils font l'amour contre un arbre, éclairés par les phares de voiture, à la façon dont Rose appelle Michel, à son intonation, on entend le murmure du grand cinéma codifié dont les effets s'arrêtèrent avec la Nouvelle Vague. Il n'y a rien de ce genre-là chez Ionesco. Nul débraillé, nulle diction cool, nulle prosodie socialo-misérabiliste, nul pseudo-réalisme. Les enfants du peuple font les putains d'une manière ou d'une autre auprès des plus riches, non seulement pour ne pas crever de faim et de médiocrité, mais pour accéder au beau. Pour eux, la seule vérité sociale, c'est la Dolce Vita. « Dans la bande de l'époque, quelques-uns ont brillamment réussi, comme mes amis Vincent Darré ou Christian Louboutin. Beaucoup ont échoué et beaucoup sont morts. La grâce dans l'excès, ça ne dure pas. On vous remplace. » Eva est devenue cinéaste, romancière. « Faire un film c'est chiant, écrire c'est douloureux. » Elle travaille à son prochain livre. Elle aime la campagne, où elle vit en partie, pour ce calme studieux où elle peut avancer dans ses projets. Elle est passée de l'autre côté de la caméra et du papier, un renversement comme celui de Rose s'habillant comme tout le monde lorsqu'elle joue au théâtre alors qu'elle se sape en actrice les jours ordinaires. En quittant la créature qu'elle était pour devenir une créatrice rigoureuse, Eva Ionesco a réalisé un genre d'acte héroïque. Elle s'en est sortie.

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page