Coeur brisé

Sur les hauteurs jurassiennes, entre Lausanne et Genève, la Fondation Jan Michalski a remis en décembre son prix de littérature 2019. Le jury international distingue depuis dix ans des livres ambitieux, de toutes nationalités. La lauréate, l'israélienne Z
Par Oriane Jeancourt Galignani

remous1Zeruya Shalev n'est pas femme à se laisser dominer par l'émotion. Sur la scène de bois clair de la Fondation Jan Michalski, elle se tient droite, tête haute, et prononce dans cet anglais rocailleux propre aux Israéliens, un discours clair et précis sur ce qu'est son oeuvre, et d'où elle naît. Douleur n'est pas seulement le titre de son dernier roman primé ici mais aussi la source vive de toute son oeuvre : la pensée des existences physiques et morales, de l'amour, de la famille, des maux qui les guettent. Alors que l'hôtesse des lieux et initiatrice du prix, Vera Michalski lui cède la parole, Zeruya Shalev, au pupitre, commence par raconter ses premiers écrits d'enfance : « « pourquoi tes poèmes sont-ils si tristes ? » Je me souviens que ma mère se plaignait : «tu as une enfance heureuse ! » Je n'étais pas une enfant triste, je connaissais le bonheur mais avec mon instinct aiguisé d'enfant, je sentais que la perte pouvait survenir à tout moment ». Et c'est bien sur cette intuition permanente que se construit ce splendide Douleur paru en 2017, et aujourd'hui récompensé du dixième prix Jan Michalski. Roman d'une femme qui s'éveillant à une douleur physique qu'elle croyait disparue, redécouvre aussi un élan amoureux de jeunesse, Douleur est autant une épopée psychologique, qu'un drame familial. Zeruya Shalev au cours de ce discours dédié à notre assistance de journalistes, d'écrivains, d'artistes accueillis par la fondation, ou de lecteurs venus de Genève ou Lausanne, révèle ce qu'elle est : une écrivain de l'amour, de la famille, enfin de l'intériorité, au sens psychologique mais aussi moral du terme, puisque ses romans sont portés par de constantes références ou réécritures bibliques. « J'ai toujours pensé que la littérature doit nous surprendre et même nous briser le coeur, pas le caresser» poursuit-elle. Il s'agit donc de nous heurter, mais de l'intérieur, de faire advenir une pensée universelle, mais à partir de l'expérience émotive. Et de la lecture de la Bible, de la Torah, dont Shalev est imprégnée, dans ses références, mais aussi dans le rythme, la minéralité de chacune de ses phrases. Au cours de la cérémonie, les musiques de Fauré, puis de Tchaïkovski interprétées par une flûtiste et un pianiste font écho au lyrisme réflexif et solennel de Shalev. Le public à la fin de la cérémonie partage sa surprise sur la lauréate : cette dimension intime la distingue radicalement des précédents lauréats et de leurs livres, ne serait-ce que de l'érudite Olga Tokarczuk qui l'année précédente recevait le prix pour Les Livres de Jakob. Tout le monde ignorait qu'au même moment, en cette fin d'année 2018, plus au Nord, son nom s'imposait déjà parmi les jurés Nobel. La passion historique et la constance métaphysique de la littérature de Tokarczuk résonnaient dans toute l'Europe. Sur la même estrade de la Fondation, deux ans plus tôt, Thierry Wolton, l'auteur de la monumentale Histoire mondiale du communisme, recevait le prix. Il est d'ailleurs présent en ce 4 décembre, devenu un fidèle de la Fondation, et de sa bibliothèque babélienne au coeur des montagnes. Zeruya Shalev s'avère donc la première romancière des tourments intimes à être récompensée par le jury, la première écrivain qui ne porte pas en premier lieu un regard géographique, ou historique sur le monde. 

Des livres forts d'auteurs forts

remous2Jul, l'auteur de BD français bien connu et membre du jury est celui qui a proposé le livre de Zeruya Shalev. D'autres avaient suggéré l'Italienne Francesca Melandri, la norvégienne d'origine malaise Long Litt Woon ou Morgan Sportès, bref autant de titres et d'auteurs qui témoignent de l'intérêt cosmopolite du prix. Jul dans sa laudatio a insisté sur la dimension charnelle de Douleur, ce roman d'amour et d'éveil d'un corps meurtri, dix ans plus tôt, par un attentat en pleine rue israélienne : « on lit rarement des romans qui sachent aussi bien faire des odeurs, de la peau, du toucher, des personnages à part entière : c'est une des singularités de Zeruya Shalev, cette sympathie charnelle. » En effet, il est peu d'écrivains qui fassent vivre avec autant de précision les soubresauts d'un corps à vif. Shalev, qui fut elle-même victime d'un attentat en 2004 alors qu'elle emmenait ses enfants à l'école il y a quinze ans, s'était promis de ne jamais écrire sur cette expérience. Elle explique son revirement dans son discours : « dans la perspective de ma longue rébellion contre la réalité israélienne, je ne voulais pas que le terrorisme intervienne dans mes romans ; c'était bien assez qu'il soit entré dans ma vie. Mais lorsque j'ai commencé à écrire Douleur, l'histoire a jailli sans que je puisse l'arrêter ou lui opposer une résistance ».
[...] EXTRAIT... 

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 Photos Wiktoria Bosc

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