Tokarczuk, la targowiczanin

Rencontre avec Olga Tokarczuk, prix Transfuge 2018 du Meilleur roman européen, prix Jan Michalski 2018 de littérature, pour Les Livres de Jakob, et l'une des plus brillantes représentantes de la littérature polonaise contemporaine.
Par Damien Aubel

entretienElle est à l'aise partout Olga Tokarczuk. Dans cette petite rue très « Amélie Poulain » du VIe arrondissement où, juste avant notre rendez-vous, elle se prête avec autant d'alacrité que de professionnalisme à une séance de photo. Dans le hall de l'hôtel, où son entrain et sa cordialité ont manifestement conquis la réceptionniste. Mais aussi sous les feux croisés des médias de l'internationale de la critique littéraire : ses Pérégrins ont fait coup double, décrochant le prix Nike (le Goncourt polonais) en 2008, et le Man Booker International Prize dix ans plus tard. Et elle évolue avec la même facilité sur les listes des best-sellers polonais avec Les Livres de Jakob, qui a à nouveau empoché le Nike. Bref, la Polonaise, née en 1962, incarne cet oiseau rare qu'est l'auteur simultanément adoubé par les critiques et chéri des lecteurs. On ne se piquera pas de psychologie (on ne l'a pas étudiée, comme elle, à Varsovie), mais on ne peut pas s'empêcher de se dire qu'une telle façade d'impeccable « success story » doit être un trompe-l'oeil. Quelque chose détonne, comme ses lourdes tresses qui évoquent une rasta-pythie, et qui ne cadrent pas avec l'image de la star consensuelle des lettres. 

Il suffit d'ailleurs tout simplement de la lire pour s'en convaincre : Maison de jour, maison de nuit (1998), ou encore Les Pérégrins sont des éloges du zigzag spatial et mental, des arts de la divagation, des textes placés sous le signe d'une souveraine liberté. Tout comme le personnage de Jakob Frank, figure historique (1726-1791), leader-messie-fondateur du « frankisme », ce judaïsme hétérodoxe qui n'hésitait pas à prôner la conversion au catholicisme. Oui, se dit-on en l'écoutant, Olga Tokarczuk est une hérétique. 

Oh certes, son débit, posé et apaisé, la précision de ses réponses, n'ont rien d'envolées extatico-visionnaires : elle ne vaticine pas. Mais elle, qui confesse aimer beaucoup Borges, autre amateur gourmand de déviances théologiques, ne cache pas sa fascination pour les chemins de traverse de la pensée religieuse. « Je crois qu'avant même que les philosophes n'imaginent de nouvelles visions de sociétés, celles-ci sont apparues dans les mouvements non orthodoxes, nés au sein des différentes religions. La religion « mainstream » est assez ennuyeuse pour un écrivain, pleine de dogmes. Moi je me suis plutôt intéressée à ce qui était excentrique, aux renégats, aux hérésies. » L'odyssée de Jakob Frank est, littéralement, excentrique, mêlant les religions, les territoires (on passe de l'actuelle Ukraine à l'Orient), dessinant les contours incessamment mouvants d'un « melting pot » bigarré de langues et d'ethnies. 

Vindicte

Ce qui a, justement, valu à Olga Tokarczuk l'équivalent contemporain d'un procès en hérésie : la vindicte des nationalistes crispés qui, en Pologne, l'ont élégamment traitée de « targowiczanin », autrement dit de « traître »... « Les milieux de droite, les milieux conservateurs, analyse-t-elle, m'ont condamnée, moi et mon livre. La version de l'Histoire que je donne ne leur plaît pas. Ils n'aiment pas l'idée d'une Pologne multi-ethnique, multiculturelle, multi-nationale. Eux voient la Pologne comme une entité monolithique. Mais je considérerais ces attaques comme très marginales : ce qui compte, c'est que le livre s'est retrouvé sur la liste des best-sellers, et surtout qu'il ait touché le type de lecteurs qui, auparavant, ne lisaient pas mes livres. Un succès qui montre que les Polonais ont peut-être la nostalgie d'un pays multiculturel... »

Olga Tokarczuk ne raconte pas ce que certains voudraient entendre : elle dévide une autre histoire. Une histoire oubliée, ou en tout cas qui l'était jusque-là, obérée par un « processus d'oubli actif ». Une amnésie dont elle a pu prendre la mesure lorsqu'elle-même a découvert son futur héros, par un de ces clins d'oeil de la Fortune qui semblent l'apanage des romanciers, à moins qu'il ne s'agisse d'une version hérétique de la Providence... « C'est, raconte-t-elle, tout à fait par hasard, que je suis tombée sur la figure de Jakob Frank. Un jour, dans une petite librairie, j'ai trouvé Le Livre des paroles du Maître, dans une publication universitaire à faible tirage. C'est un petit livre, une chronique, compilée par ses disciples, de la vie de Frank, et des événements qui l'émaillent. » Olga Tokarczuk est aussitôt fascinée, la romancière en elle a vite fait de flairer un matériau de premier choix. Tout en se demandant pourquoi ce terrain fertile était en friche, pourquoi nul ne l'avait exploité jusque-là. Pourquoi justement cette oblitération de la figure de Jakob Frank, ce blanc dans la mémoire collective ? « Ce n'était dans l'intérêt d'aucuns des protagonistes de cette histoire de se la rappeler, précise-t-elle. Ainsi, l'Eglise catholique n'y apparaît pas à son avantage : elle a emprisonné Jakob Frank dans un des lieux saints du catholicisme polonais, le monastère de Czestochowa, elle l'a persécuté, jouant le rôle de la sainte Inquisition. Les Juifs orthodoxes, quant à eux, ne tenaient pas à divulguer cette histoire. Jakob Frank, à leurs yeux, est un traître. Enfin, les descendants des frankistes eux-mêmes, qui ont réussi leur assimilation et faisaient vraiment partie de la société polonaise, préféraient s'abstenir de parler de leurs racines face à l'antisémitisme ambiant. » Choisir Jakob Frank, pour Olga Tokarczuk, c'était s'interdire le confort du mol oreiller de l'amnésie historique, verser de l'amertume dans le baume de l'oubli en le ressuscitant.

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