« Pourquoi ment-on à ce point sur l'amour filial ? »

C'est le grand livre de janvier, Love me tender est le récit autofictif d'une femme qui bascule dans une autre vie, et en subit les conséquences : la perte de la garde de son fils. Constance Debré écrit magnifiquement sur la maternité, l'amour des femmes,
Par Oriane Jeancourt Galignani

DebréJe ne vous décrirai pas le visage, ni le corps de Constance Debré. Parce que ce corps, ce visage, elle les écrit mieux que personne, parce que ce corps et ce visage traduisent force et désarroi, présence et absence, et que ce mystère-là forge sa littérature. Ainsi de ce dernier Love me tender, lorsqu'elle écrit en sortant de chez le coiffeur : « je passe ma main de la nuque au front, à rebrousse-poil, pour sentir le crâne, les os, le squelette. Et puis ça repousse et je passe un peu moins la main. J'aimerais me raser la tête. J'y pense tous les jours. Mais peut-être qu'après il ne restera plus rien à faire. Peut-être qu'après je n'aurais plus d'idée. Plus aucun désir. » De Play Boy, il y a deux ans à Love me tender aujourd'hui, c'est sa peau sur laquelle elle grave son récit. Cette peau qui au gré des quarante-sept dernières années a traversé les expériences tragiques, euphoriques, irrésolues, de la vie. La vie de Constance Debré fournit la matière de ses livres, surtout ces trois dernières années, qui l'ont vu basculer d'une vie à peu près classique de femme mariée, avocate, mère d'un petit garçon, descendante d'une famille de ministres et de grands médecins, mais aussi de parents toxicomanes, à celle de lesbienne, écrivain, dépouillée de toute possession, vivant légèrement, au mieux dans un studio loué les bons jours. Cette lectrice de Saint Augustin nous raconte surtout comment elle est devenue autre, dotée d'un nouveau corps, d'une nouvelle perception. Constance Debré, en d'autres temps et lieux, eut été Staretz. Ou plutôt, en voie de le devenir, comme Aliocha Karamazov, sainte et criminelle, au plus proche, aime-t-elle à dire, de la vérité des émotions. Et comme Aliocha, elle a ce regard qui ne trompe pas, et qui, en un bref instant, vous fixe, candide et joueur, puis vous relâche. Cette manière aussi si singulière de parler, la faconde des anciennes plaidoiries se mêlant à la lente recherche du mot juste. Love me tender retrace un temps de crise qu'elle vient de traverser, lorsque après son divorce, elle a perdu, pendant plus d'un an, la garde de son enfant de neuf ans. Enfin, lorsqu'elle en fut radicalement séparée par une ordonnance de justice qui ne lui octroie q'un droit de visite « médiatisé ». Pas de weekend sur deux, mais une attente insupportable, et finalement, un droit de rencontre, dans un centre social, où mère et fils semblent aussi mal à l'aise l'un que l'autre. Histoire tragique et sordide du divorce qui tourne mal. Mais ici, cette rupture avec l'enfant, va faire naître chez la narratrice, Constance, un mouvement de dépossession radicale. Elle quitte son appartement, jette ses meubles, ses livres, décide d'habiter chez les filles avec qui elle couche. « Mon programme, c'est le moins de propriété possible ». Cette année sans son fils devient pour elle un moment de basculement dans une autre existence, épurée de tout, rythmée par ses aventures avec les filles, d'un soir ou d'une semaine, et ses longueurs à la piscine. Elle se transforme, s'allonge et s'amaigrit, s'endurcit d'une part, refusant d'aimer aucune des femmes qui passent entre ses bras, mais s'étourdissant aussi de douleur, tant son fils lui manque. Il y a dans ce récit que l'on suit pas à pas, une exploration de la perte, de la métamorphose qu'impliquent la douleur. Mais aussi une renaissance à la liberté chez celle qui ne doit plus rien à personne. Constance Debré ne cache pas que ce rôle de mère, dont elle est interdite dans le livre, fut toujours pour elle un lieu d'incompréhension : « je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l'être ? À part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu'elles n'ont trouvé que ce statut pour se venger du monde ». Et pourtant, elle aime son fils, lui écrit, souffre comme une bête lorsqu'il refuse de la voir. Tout se dit dans les livres de Constance Debré, tout se répète aussi, dans ce récit d'une femme en prise avec elle-même. Il y a une forme de littérature brute, comme on dit art brut, dans cette manière de donner à voir les guerres intestines qui nous maintiennent à flot. L'inscription dans une lignée, à la Guibert, à la Angot bien sûr, mais avec un déraisonnement de tous les sens qui affleure sans cesse. Constance Debré écrit à la limite d'elle-même. Une forme de mystique aussi, qui apparaît aussi lorsqu'elle se raconte, non sans humour, autour d'un café, dans un quartier si calme et serein, derrière le cimetière Montparnasse. 

Un récit de conversion, voilà le sentiment que donnent vos livres. Dans ce dernier Love me tender, vous citez Saint Augustin, à croire définitivement que votre travail appartient à ce type de récit, non ? 

J'ai beaucoup aimé Saint Augustin. Je l'ai beaucoup plaidé aussi. Ses pages sur l'amour sont extraordinaires, c'est quelqu'un d'extrêmement sensuel, lorsqu'il parle du plaisir qu'il a à voler les poires enfant, le plaisir de les manger, mais aussi le pur plaisir de voler... Donc oui, j'accepte de voir ce que j'écris en récit de conversion, si l'on convient que ce n'est pas une conversion à l'homosexualité. L'homosexualité est un détail de l'histoire. Il y a un point de vie nouvelle, de Vita Nova que j'explore. Une vie qui permet un accès à une existence perçue comme libre. Qu'est-ce que cela signifie être libre ? La définition échappe toujours. Cette liberté vers laquelle on tend, à laquelle on n'accède jamais, c'est cette quête, ce mouvement infini, ce sentiment d'être plus près de l'essentiel, des choses, de tout. Plus vrai dans la solitude fondamentale, en accès direct avec tout : la violence, la souffrance, l'amour, et la mort. Un peu plus à nu. Voilà pourquoi a lieu dans le livre ce mouvement de dépouillement, pour être plus poreux à l'existence dans ce qu'elle a de plus pur. Et bien sûr, cela passe par l'écriture, c'est ce que je fais principalement, pas seulement aller à la piscine et draguer les filles ! Le seul endroit où je peux raconter cette expérience, et où je peux dire ce que je ne parviens pas à dire dans la vie, c'est dans la littérature. Dire notre solitude fondamentale, contre laquelle on ne cesse de lutter, de retomber et de lutter, avec ce que cela a de malheureux, et d'heureux. J'ai un vrai plaisir à être vivante. 

Et il y a chez Augustin, comme chez vous, deux individus qui cohabitent dans le même livre : celui d'hier et celui d'aujourd'hui. Dans Love me tender, se croisent la femme d'autrefois, mariée et avocate, et celle d'aujourd'hui, dépouillée, seule et sexuellement libre...

Oui, avec un point de rencontre impossible à résoudre, l'enfant. On peut se débarrasser de tout, quitter les amours passés, balancer les objets, démissionner, mais l'enfant, et l'amour pour l'enfant restent. C'est un point de conflit, réel, avec un procès, des évènements, mais c'est aussi un conflit intérieur, impossible à résoudre. Mais je crois qu'on peut vivre avec des choses qui ne se résolvent pas. Je vais peut-être écrire un prochain livre de développement personnel, non ? (rires)

Comment êtes-vous devenue avocate ? 

Je pense que si j'ai été avocate, ce ne fut pas par hasard, mais parce que cela avait du sens pour moi. J'ai commencé comme beaucoup à faire du droit des affaires, parce qu'on me disait que c'était bien, mais très vite j'ai compris que je voulais la vérité du métier d'avocat, le pénal, pour découvrir ce que cela signifie d'être accusé. Je voulais affronter la violence qu'ils ont éventuellement commis, mais surtout la violence de l'Etat, puisque c'est ainsi que l'on dit, l'Etat a le monopole de la violence légitime. Peut-être légitime, mais enfin, c'est le monopole de la violence. J'ai donc connu la proximité avec les accusés.

[...] EXTRAIT... 

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Photos : Laura Stevens

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