« Nous devons revenir aux Lumières »

Ferdinand von Schirach signe Sanction, qui nous plonge dans les affaires criminelles, et l'insondable personnalité de ceux qui les commettent. Rencontre avec un ancien avocat devenu écrivain du crime, héritier de Voltaire et observateur attentif de la soc
Par Oriane Jeancourt Galignani

entretien137Par-delà le bien et le mal, demeure un Allemand, Ferdinand von Schirach. Ecrivain munichois, ancien avocat pénaliste, von Schirach s'est fait connaître depuis plus de dix ans, jusqu'à la célébrité outre-rhin, pour plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont une trilogie sur le crime dont paraît aujourd'hui le dernier volet, Sanction. Le principe en est simple : chaque nouvelle retrace un crime, son jugement, puis la condamnation. Ou pas. Car l'absence de condamnation intéresse autant l'écrivain que l'injuste ou la juste sanction. Ferdinand von Schirach, avocat pénaliste pendant plus de vingt ans à Berlin, puise dans son expérience des prétoires pour nous livrer ces récits de criminels. C'est-à-dire d'hommes et de femmes qui un jour basculent dans le meurtre. Ces nouvelles s'avèrent dérangeantes, au sens fort du terme : chacune d'elles déplacent nos conceptions établies d'un crime, d'un criminel. Or, depuis Dostoïevski au moins, et sans doute depuis Caïn, nous savons que le crime n'est que l'expression précise et instantanée d'une existence qui a mené à la violence. Von Schirach aime la forme brève, et l'émotion distillée. Par exemple, dans la nouvelle « l'Ami », une simple phrase à propos du couple de son ami au début, « il y avait beaucoup de tendresse entre eux », éclairera le geste suicidaire final. Von Schirach emprunte à un maître de la nouvelle, Tchekhov, l'art de ne perdre aucun détail, et de saisir l'individu dans ses mots perdus, ses gestes égarés qui traduisent une solitude, un enfermement morbide, l'inavouable sentiment de perdition. 

Ainsi, la nouvelle « Le plongeur », sans doute une des plus ambigües du recueil : une femme d'un village épouse un jeune homme d'ailleurs, très prometteur. Le couple est heureux, jusqu'à l'accouchement de leur premier enfant auquel assiste l'homme. De ce moment-là, il va adopter de singulières moeurs masturbatoires. Une attitude que la femme va très difficilement supporter, jusqu'à lui infliger une sanction, définitive, qu'elle va devoir cacher aux yeux du village. Il y a ici une inversion des valeurs attendues : la femme à la sexualité conventionnelle devient le bourreau, et commet un crime suite auquel elle n'éprouvera aucune culpabilité, certaine d'être moralement juste. Le monstrueux n'est pas là où il prétend être. De la même manière, « Lydia », qui voit un homme tomber amoureux d'une poupée gonflable, et se venger du voisin qui agresse la belle en caoutchouc. Où est la brutalité ? Von Schirach nous mène sur les sentiers de l'incertain, même lorsqu'il retrace des crimes plus classiques. Ainsi cette femme qui se dénonce à la place de son mari pour le meurtre de leur bébé. Puis, à sa sortie de prison, va tuer le mari parce qu'il n'est pas venu la voir en prison. La condamnation de cette femme devient un casse-tête, aussi judiciaire que morale. Or, von Schirach ne tente ni l'un, ni l'autre, il nous donne à voir, à suivre, et d'une certaine manière à élucider ces figures dérivantes, solitaires, peu à peu étrangères aux autres comme à elles-mêmes. Les avocats semblent assez peu héroïques, mais interviennent pour faire vivre dans les tribunaux les pluralismes de visions, d'interprétations du crime. Et pour faire parler la loi. L'une des nouvelles les plus longues, « Subotnik » met en scène une jeune avocate qui se lance dans la défense d'un criminel mafieux, jusqu'à ce qu'une jeune Roumaine vienne témoigner des viols qu'il lui infligea et de la prostitution à laquelle il l'a contrainte, et que la jeune avocate prenne conscience qu'elle ne peut plus reculer, qu'elle est captive de son devoir de défendre les droits du prévenu. S'y déploie une pensée de la justice contemporaine, de ses limites, de ses angles-morts, mais aussi des principes qui la régissent, et qui pourraient être résumés par la fameuse phrase de Platon, « il vaut mieux subir une injustice que la commettre ».

Il y a quelques mois, Ferdinand von Schirach publiait avec le philosophe et écrivain Alexander Kluge, un livre d'entretiens, La Chaleur de la raison. On découvrait entre ces deux intellectuels sobres, érudits, anticonformistes, une nécessité commune de défendre l'héritage des Lumières. Socrate, puis Voltaire étaient au centre de leur débat. La « chaleur » du titre évoquait la tolérance que les deux vénèrent et pour laquelle ils craignent aujourd'hui, aimant à citer Rosa Luxemburg, « la liberté est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement ». Sans panique politique, von Schirach se révèle bien trop tenu et rationnel pour cela, mais menant une grave réflexion sur notre époque, qu'il considère être en danger, il se raconte longuement un après-midi de février. von Schirach a l'élégance de parler lentement et posément afin que je le comprenne parfaitement bien, et de citer quelques grands écrivains français qui partagent avec lui le goût des phrases claires, des émotions sobres. 

Sanction s'inscrit dans une trilogie que vous achevez, précédé de Crimes et Coupables. Après l'observation du passage à l'acte criminel, puis du sentiment de culpabilité de celui qui a tué, tentez-vous dans ces nouvelles de réfléchir à notre possibilité de juger le criminel ? 

Ces trois livres reproduisent ce qui a lieu dans la cour de justice, en ce qu concerne l'élaboration du jugement : en premier lieu, le juge s'interroge pour savoir s'il y a eu crime, puis réfléchit à la culpabilité de celui qui a commis le crime, et enfin énonce une sanction. Nous sommes donc à la dernière étape de l'élaboration du verdict. 

Vous écrivez dans Sanction, « il n'y a ni crimes, ni coupables. Mais il y a sanction ». Qu'entendez-vous par là ? 

Regardez dans notre vie quotidienne... Même lorsque nous n'avons pas commis de crimes, nous pouvons, au nom d'un sentiment de culpabilité la plupart du temps injustifié, nous punir souvent. Car si nous pouvons pardonner à un homme ou une femme qui nous a trompé, à notre chef qui nous a humilié, nous ne pouvons pas pardonner à nous-mêmes. Nous devons vivre jusqu'au bout avec notre propre faute. Cette phrase que vous citez se situe dans la dernière nouvelle, le récit de celui qui fut mon ami. Il n'avait commis aucune faute, il avait simplement annoncé à sa femme qu'il voulait le quitter. Or, ce soir-là, la femme a été assassinée. Il va alors s'inventer une faute qui va peu à peu le détruire. Le remords ne le lâchera plus, reviendra sans cesse. Et pour cela, il va s'infliger une sanction. Une sanction irrémédiable.
[...] EXTRAIT... 
ACHETER CE NUMÉRO
 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page