« Notre époque est brechtienne dans le mauvais sens du terme, trop manichéenne »

C'est l'évènement de fin de saison, La Vie de Galilée de Brecht, mise en scène par Eric Ruf. Rencontre avec l'administrateur de la Comédie-Française, acteur, scénographe, metteur en scène et équilibriste de notre époque.
Par Oriane Jeancourt Galignani

entretien130Il est de sourds dilemmes qui se concentrent en un seul homme. Ici, Galilée. L'homme qui observa pour la première fois les reliefs de la Lune dans sa lunette. Il vit ce que d'autres avant lui avaient suggéré, imaginé, calculé. Il prouva ce pour quoi d'autres avant lui furent brûlés vifs. En ce début hésitant du XVIIe siècle européen, l'aube des Lumières et la panique contrôlée du Vatican, la Réforme qui s'installait et la République qui se murmurait, l'absolutisme français et la guerre de Trente Ans, l'individu qui se rêvait, et l'Inquisition qui s'achevait, il prouva, pour la première fois, que la Terre tournait autour du Soleil. Et non l'inverse. Il déplaçait le centre de l'univers, et fit basculer l'Eglise, la tête en bas. Il osa déclarer que « le doute est père de la création ». Cet inventeur, scientifique, musicien, peintre, figure à la Vinci, rejeton d'une famille d'artistes et d'intellectuels, osa croire, par orgueil ou naïveté, qu'il pourrait être célébré pour sa découverte, jusqu'à Rome. « Il suffit de regarder » lance Galilée aux cardinaux dans la pièce de Brecht. Oui, il suffit de voir, mais peut-on voir et continuer à croire ? Ou, à l'inverse, ne faut-il pas croire pour accepter de voir ? Galilée ouvre des questions qui semblent, en cette année 2019, toucher à l'obsession. Croyance, foi, mensonge, vérité. Illusion nécessaire, lucidité douloureuse. Et Galilée ? Est-il toujours la figure idolâtrée du progressisme ? Le XXe siècle a donné un définitif coup d'arrêt à cette passion de la science le jour où l'on découvrit les chambres à gaz, le jour où l'on largua la première bombe atomique sur Hiroshima. Fini les temps modernes. Ce siècle-ci lui emboîte le pas, contestant de plus en plus le rationalisme, et l'empire des Lumières. Ce n'est donc sans doute pas un hasard que Galilée, et non Giordano Bruno, le véritable martyr de la science, revienne au centre de l'attention. On peut actuellement observer le portrait de Galilée au Grand Palais, dans une exposition sur la Lune. On peut lire son nom dans un des derniers superbes essais d'Yves Bonnefoy, Rome 1630. On le retrouve dans ce livre singulier et mystique, Tout est accompli de Yannick Haenel, François Meyronnis, et Valentin Retz, figure d'une nouvelle forme d'impératif scientifique qui s'apprêta, en ce siècle pré-Lumières, à dominer le monde. Cette ambivalence de Galilée, on la retrouvera enfin ici, au Français au mois de juin, mise en scène par l'administrateur de cette maison, pour clore la saison. 

Eric Ruf a donc choisi, pour une de ses rares mises en scène de monter La Vie de Galilée. Oeuvre monstre, plus de quarante personnages, et près de quatre heures de représentation sans coupe. Dans le rôle titre, Hervé Pierre, son acteur fétiche depuis Peer Gynt, une de ses premières mises en scène. Lorsqu'il m'accueille dans son bureau d'administrateur, il tourne son large dos à la place Colette, et fait preuve d'une concentration calme pour me répondre. Il a cette présence physique, ces mains et cette retenue d'athlète qui résistent, même après cinq années dans ce bureau. Je sais qu'il aime se dire non intellectuel, et insister sur son rapport au jeu et à la scénographie. Il est d'ailleurs vrai qu'il est bien plus acteur que metteur en scène, que ce soit sur scène, ou au cinéma : on se souvient de son très beau rôle dans Trois souvenirs de ma jeunesse de Desplechin, et il jouera dans le prochain film de Roman Polanski, consacré à l'affaire Dreyfus. Mais, au-delà de ce corps, cet homme n'est pas aussi animal et charpentier qu'il le laisse dire. Il est avant tout prudent. Sa pensée réfléchie se nourrit de cette prudence. Il pèse ses mots, contraste ses images, mesure ses attaques. Ou pour le dire tel qu'il l'énonce à propos de Brecht, il cherche l'équilibre. Il cherche à se hisser jusqu'au lieu précis où il ne sera pas manichéen. Extrême. On sait d'où il vient, il a raconté plusieurs fois que son père était un électeur du Front national, est-ce de là que naît cette profonde méfiance envers la politique ? Peut-être pas seulement, il y a autre chose, une forme d'orgueil aussi, à affirmer la mesure, la liberté des contraires, dans une France, une Europe où des propos radicaux sont désormais tolérés, et sans cesse encouragés par des clowns cyniques. 

Mais dans un théâtre européen où ont été invités cette année Ostermeier et van Hove, des metteurs en scène qui répondent à l'urgence du présent, ce pas de côté, cette prudence politique, surprennent. 

Eric Ruf est sans doute le moins brechtien des metteurs en scène français. Son Roméo et Juliette il y a trois ans nous plongeait dans un rêve minéral, burlesque et enfantin, très étranger à l'auteur de La Résistible Ascension d'Arturo Ui

Mais Brecht, dans La Vie de Galilée, pièce qui est celle d'une vie, puisqu'il a commencé à l'écrire avant guerre, et la termina peu avant sa mort, se libère du combat, de l'engagement qui le mena de la résistance à la RDA, pour s'approcher de l'homme. 

Antoine Vitez, qui monta cette pièce en 1990, disait de ce Galilée de Brecht qu'il n'était pas un saint, mais un « anti-saint ». Est-ce là ce qui en fait un homme qui nous parle ? Ruf nous dit « c'est un bouffeur de viande ». Il y a une passion pour les jouisseurs, et les personnages qui s'égarent, semble-t-il, chez cet administrateur du Français, qui se donne la peine, avec rigueur et éloquence, de nous répondre pendant près de deux heures. 

A votre place, dans cette même maison, il y a trente ans, l'administrateur Antoine Vitez montait la même pièce que vous aujourd'hui, La Vie de Galilée. C'était un enjeu politique et personnel pour Antoine Vitez, qui s'interrogeait sur l'engagement communiste de Brecht, comme sur le sien. Aujourd'hui, abordez-vous la pièce dans son sillage ? 

Je suis rentré en 1993 dans cette maison, trois ans après Antoine Vitez, et je n'ai donc pas vu cette pièce. Mais je crois que notre point commun avec Vitez c'est que nous sommes des administrateurs-metteurs en scènes, nous choisissons donc une pièce de troupe qui offre beaucoup de rôles. Nous sommes en fin de saison, il est important de faire monter sur scène beaucoup d'acteurs, car lorsqu'on fait la somme de ceux qui ont été extrêmement sollicités et ceux qui l'ont été moins, il est important de corriger le tir. Il y a une mathématique improbable dans cette maison, c'est rarement une question de talent, c'est une question de congés, de présences, de tournées, de bons moments. D'autre part, Vitez avait Roland Bertin, moi j'ai Hervé Pierre, avec qui je suis dans un compagnonnage ancien, au moins depuis mon Peer Gynt. Voilà pourquoi j'ai choisi cette pièce, pour le rôle à offrir à Hervé. Mais moi qui n'ai pas du tout le tropisme politique de Vitez, je suis sensible plutôt à un équilibre présent dans cette pièce, que je trouve curieux chez Brecht. D'autant plus que je ne suis pas un grand amoureux de Brecht. Lorsque j'étais étudiant, les spectacles de Brecht que je voyais, avec les riches à chapeaux hauts-de-forme et cigares, et les pauvres à pancartes, me semblaient absolument manichéens. Mais cette pièce-là m'a étonné par son équilibre.

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