« Mes seuls rivaux sont les phasmes »

Entretien exceptionnel avec un des artistes contemporains les plus intrigants de ces dernières années, Mark Jenkins,
Par Damien Aubel

jenkinsEntretien exceptionnel avec un des artistes contemporains les plus intrigants de ces dernières années, Mark Jenkins, à l'occasion de l'expo qui lui est consacrée à la galerie Magda Danysz. Ou quand le street art et l'installation fusionnent. 


L
'art est au coin de la rue. Littéralement, avec Mark Jenkins. Depuis le début du millénaire, les passants perplexes ont pu goûter à l'inquiétante étrangeté des « installations-sculptures » du plasticien US, natif d'Alexandria, Virginie, pas encore cinquante ans mais déjà une notoriété. Des oeuvres disséminées au gré de ses voyages de Barcelone à Washington... Figures en 3D encapuchonnées dans des sweats anonymes, silhouettes de pendus encordées à des saillies du mobilier urbain, ainsi métamorphosé en terrain de jeu plus ou moins macabre, où les lampadaires peuvent devenir des gibets. Saynètes loufoques, tableaux vivants mais figés, de faits divers incongrus, embrassant un casting bigarré : bébés (la série Storker Project), fille plongeant la tête dans des détritus (une installation de la série Outcast), corps contorsionnés en poses gymniques inédites... Reprenant le flambeau surréaliste ou situ, Mark Jenkins pratique une magie du quotidien, détraquant le cours huilé de nos trajets urbains, y insérant autant de grains de sables visuels qui suscitent curiosité ou malaise plus ou moins sourd... 

Jouer avec la réalité la plus commune, celle de la rue, en se la réappropriant, faire entrer à son insu le piéton lambda, quelque part sur son chemin entre métro, dodo ou boulot, dans une zone d'art... Cette reconfiguration de l'anodin est indissociable des ambitions et des pratiques du street art, du graff au tag. Sauf que Jenkins franchit un palier supplémentaire, celui de la figuration portée à son point culminant : la reproduction en volume, à l'échelle, des corps. Moyennant quoi, le premier réflexe du critique prend les allures d'une évidence : classer Mark Jenkins à l'entrée « hyperréaliste », le faire voisiner avec un Ron Mueck et ses gigantesques sculptures humaines, ou un Duane Hanson, qui joue lui aussi sur le tremblement vertigineux que produit la réplique exacte de l'être humain. Intuition juste, mais étriquée, nous dira Mark Jenkins, qui entretient avec l'hyperréalisme des relations de cousinage ambigu.

Otons le préfixe « hyper », restons modestes dans la taxinomie : Jenkins est d'abord un réaliste. Ne serait-ce que parce que son matériau de prédilection appartient à la réalité la plus banale : de simples rouleaux de scotch. C'est l'adhésif qui, à l'issue d'un travail d'emmaillotage, dont Jenkins nous décrit les étapes, formera la coquille extérieure, l'enveloppe des corps de ses personnages. Ni matériaux précieux, trash ou kitsch, façon Damien Hirst ou Jeff Koons, ni, à l'opposé, dématérialisation et réalisations intangibles de l'art numérique. Un médium bien concret, collant même, mais à la disposition de tous. Et, même s'il innove en propulsant le brave ruban de scotch sur la scène artistique, l'art de Jenkins n'est pas sorti tout armé d'un dévidoir. Il y a des prédécesseurs, ou, au moins, des sensibilités et des pratiques voisines. A commencer par l'Espagnol Juan Munoz (1953-2001) et ses sculptures en papier mâché, ou encore George Segal (1924-2000) et ses moulages en plâtre humains. 

Alors oui, Mark Jenkins prouve que l'art contemporain n'est pas nécessairement héritier du minimalisme, du conceptualisme, et autres savantes élaborations théoriques ; pas nécessairement non plus une éternelle méditation postmoderne sur la reviviscence ou le poids stérilisant de la tradition. Mais, tout simplement, une façon de se colleter avec le bon vieux réel. Dont chacun sait qu'il peut être à la fois tragique et comique. Comme les réponses qu'il nous a données, où l'effroi le dispute à une veine de cocasserie.

Vous êtes sorti de l'université avec un diplôme en géologie. Comment en êtes-vous venu au monde de l'art ?

J'ai toujours aimé l'art. Les musées m'ont donné le sentiment du « sacré », comme l'Eglise catholique, mais avec encore plus de force. Contrairement aux oeuvres d'art, l'autel de Dieu n'est pas protégé par des détecteurs de mouvements qui se déclenchent lorsque vous approchez de trop près... J'ai vu la Mona Lisa au Louvre derrière sa vitre à l'épreuve des balles lorsque j'étais lycéen, parmi la foule des six millions de visiteurs annuels qui ont la chance de faire le pèlerinage. L'art est ma religion païenne. Ce qui n'a rien à voir avec la géologie.

Vous avez toujours manifesté un intérêt très vif pour la musique : je pense à une oeuvre comme Anus Butterfly Sunset, qui combine une partition et un fichier mp3. Comment la musique irrigue-t-elle votre travail ?

La musique est le plus magique des médiums. Un médium fragile, aussi éphémère qu'une toux dans un auditorium. J'ai appris que Richard (Richard D. James, alias Aphex Twin) avait condensé toute une chanson dans un beat. C'est un tour de force qui, comme source d'inspiration, vaut la transformation du vin en sang de Dieu. Dans le cas d'Anus Butterfly Sunset, les notes traduisent littéralement le titre : on entend ainsi le bruissement de vent des ailes du papillon dans le son des flûtes, avec en fond un paysage dynamique de soleil couchant rendu par des bassons, des clarinettes, des hautbois et des cors.

Vous avez réalisé vos premières sculptures-installations à Rio de Janeiro, vers 2003. Etait-ce sous l'impulsion du milieu artistique de la ville, celui du street art en particulier ?

J'ai plutôt été sensible au grand cirque qu'était cette ville. On voit des chineurs de trucs sans valeur, des joueurs de foot qui jonglent avec tout et n'importe quoi, fruits ou balles de ping-pong, on voit parfois même des coqs destinés au sacrifice dans des ruelles... Tout ça m'a poussé à vouloir sortir du carcan d'une vision touristique, à participer à ce cirque. Mon premier travail d'installation a consisté à créer un gigantesque spermatozoïde en scotch sur la plage de Copacabana. Une prostituée en bikini m'a demandé ce que je faisais, j'ai haussé les épaules, et c'est ainsi que je suis devenu un excentrique.

Parlez-nous un peu de votre pratique, de ces « sculptures en scotch ». C'est quoi exactement ?

C'est tout simple. On protège un objet dans un emballage plastique, on l'entoure de ruban adhésif, on sort l'objet en incisant avec des ciseaux ou une lame de rasoir, on recolle le scotch, qui a la forme de l'objet, là où on a coupé...avec du scotch. L'objet « origine » peut être n'importe quoi : une balle de caoutchouc, une poupée, mais le plus souvent c'est moi-même. C'est un nouvel individu qui porte mes propres vêtements, que j'installe dans les rues, et qui a l'aspect d'un outsider, d'un étranger, un marginal. 

... et qui se balade dans de nombreuses villes, Barcelone, Washington, etc., qui n'ont pas toujours grand-chose en commun...

La façon dont différentes villes, avec leurs cultures, leurs lois, etc. l'accueillent, est variable. Mais le plus souvent la réception n'est pas totalement chaleureuse : on l'insulte, on l'agresse. La seule défense que je peux lui donner, c'est son poids : entre 20 et 200 kg.

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