« Les femmes puissantes, dans la culture occidentale, sont des femmes inquiétantes »

Roman virtuose d'une jeunesse à la conquête de soi, Souvenirs de l'avenir se révèle le plus subtil des livres de Siri Hustvedt. Entretien avec une écrivain new-yorkaise d'une intelligence redoutable, et à l'humour intact.
Par Oriane Jeancourt Galignani

entretienshPremière question : Siri Hustvedt est-elle une sorcière ? Deuxième question : pourquoi Siri Hustvedt aime-t-elle tant les sorcières, si elle n'en est pas une ?

Souvenirs de l'avenir se développe à partir de la mystérieuse volonté d'une femme d'acquérir cette sorcellerie que l'on appelle littérature. Nous sommes en 1979, une jeune femme, S.H., quitte sa petite ville natale du Minnesota pour rejoindre New York. Elle n'y connaît personne, n'est attendue par rien, mais croit, de ces certitudes qui dominent à vingt-trois ans, que dans cette ville d'artistes et de financiers, traversée par les rats, et les psalmodies d'Allan Ginsberg, son « héros » l'attend. S.H. dévore les livres, d'Alice au pays des merveilles à Kierkegaard, de Djuna Barnes à Wittgenstein, et ne guette qu'un signe new-yorkais pour définitivement passer de l'autre côté du miroir. Elle arrive, vaillante, haute blonde et affamée S.H. à la recherche d'odeurs, de sons, de couleurs neuves, conjurant la morosité de Webster, Minnesota, « rassasiée pour une vie entière de pâleur luthérienne et de ses nuances enflammées allant du rose au rouge au brun fermier brûlé ». Reconnaissez-vous cette jeune femme, aussi déterminée qu'effrayée par elle-même ? Elle était déjà présente dans le premier roman de Siri Hustvedt, publié en 1992, Les Yeux bandés. Même voyage vers la ville, même solitude, mêmes épreuves de l'errance, et de la faim. Mais en plus de vingt-cinq ans, Siri Hustvedt est devenue un autre écrivain. Ses lecteurs le savent, au moins depuis La Femme qui tremble, une histoire de mes nerfs (2010), splendide essai personnel, Siri Hustvedt s'est plongée dans l'étude des neurosciences, en parallèle de son travail d'écrivain. Ce savoir scientifique, qui entre en écho avec sa culture philosophique et psychanalytique, lui fournit une connaissance de la psyché humaine hors-normes. Or, elle n'use pas de son érudition pour informer ou professer mais pour créer des personnages d'une rare complexité. Bref, pour engendrer une très humaine multiplicité. Ainsi, S.H., très vite surnommée « Minnesota » par ses nouveaux amis new-yorkais, nous est racontée de deux points de vue : la première narratrice est S.H. quarante ans plus tard, écrivain vieillissante dans l'Amérique de Trump, qui redécouvre par hasard le journal et le roman écrits lors de son arrivée à New York. Ce journal, qui entre donc dans la narration, est celui de la jeune S.H., au fur et à mesure de ses jours. Ajoutons à cela les avatars de notre féconde écrivain en herbe : les personnages de son roman, Isadora et Ian, deux adolescents qui mènent ensemble une enquête digne de Sherlock Holmes, « l'introspectrice détective », double réflexif qui prend peu à peu sa place dans les nombreuses réflexions de la jeune femme ; le gentilhomme boiteux, figure archétypale du héros littéraire tel que l'écrivain le réfléchit. A cela s'ajoutent les personnages réels dont les discussions sont retranscrites dans le journal : la voisine, Lucy, qui gémit toute la nuit de l'autre côté du mur, et les amis, dont l'inoubliable Fanny, la performeuse délurée. Enfin, figure tutélaire pour la jeune S.H., « la baronne », alias Elsa Von Freytag Loringhoven, personnalité dada adulée par la jeune fille, et très souvent citée en exemple.

Voilà la galerie de visages et de voix qui s'offre au lecteur dans ce roman initiatique si peu conventionnel. Siri Hustvedt, en déployant ces différentes narrations, ne fait pas seulement preuve de virtuosité : elle s'amuse aussi à nous replonger dans l'imaginaire d'une jeune femme, encore marquée par l'enfance, mais aussi dévorée par le désir d'un avenir ouvert sur tant de possibles. En alliant fictions du personnage et récits de la vie de S.H., elle illustre cette idée forte : la mémoire s'entremêle à l'imagination. L'un engendre l'autre, l'un dépend de l'autre. Ainsi cite-t-elle la philosophe Simone Weil, « notre vie réelle est plus qu'aux trois-quarts composée d'imagination et de fiction ». Partant de là, les personnages créés par S.H. nous apprennent autant sur cette femme, véritable énigme du livre, que son journal.

Car en se confrontant à cette fébrilité de la jeune femme, l'écrivain vieillissante cherche à restituer au plus près la permanence de ce désir, de cet appel de l'avenir, et de la création en elle. A la manière d'un Perceval, la jeune S.H. va peu à peu se découvrir une force qu'elle ne soupçonnait pas, et une colère, aussi, qu'elle ignorait ressentir. Au coeur du livre, le récit bascule : la jeune Minnesota, au gré de ses nuits new-yorkaises, rentre chez elle escortée d'un homme rencontré au cours d'une soirée. Il insiste pour la raccompagner jusque dans son appartement, elle n'ose dire non, il rentre, tente de la violer. Seule l'intervention de sa voisine, la mystérieuse Lucy, lui permet de s'en sortir. De cet instant, Minnesota se transforme. L'imaginaire prend le dessus : elle ne se déplacera plus sans deux objets : le livre de poèmes de la baronne, et un couteau à cran d'arrêt. Lucy va lui révéler son histoire et l'initier à son cercle ésotérique. Et Lucy va oser, au cours d'un dîner très arrosé, répondre violemment à un professeur d'université qui prenait de haut cette jeune blonde assise à côté de lui. Bref, S.H. opprimée, va devenir S.H. radicale, et armée. Beaucoup y reconnaîtront un appel de notre époque dite #MeToo à la colère des femmes. Nul doute qu'Hustvedt signe là son livre le plus féministe. Elle s'inscrit hélas dans un chorus tonitruant en cette rentrée, qui, agissant en mantra collectif et conformiste, perd de sa force. C'est d'ailleurs une des rares choses que l'on pourrait regretter dans ce livre, l'univocité de la dénonciation du patriarcat. Car, si ce patriarcat occidental fut largement à combattre, et continue à l'être dans certains milieux et face à certaines générations, et si l'on comprend que dans l'Amérique de Trump, le féminisme soit absolument nécessaire, coeur battant d'un progressisme si douloureusement malmené, la violence symbolique institutionnelle que décrit Hustvedt dans ce livre dépasse aujourd'hui en Occident la question des hommes et des femmes. Cette condescendance des figures d'autorité à laquelle Hustvedt fut confrontée s'exerce aussi bien envers les jeunes femmes intellectuelles, qu'envers une jeunesse parfois diplômée, mais sans pouvoir ni passe-droit, dite « ignare » et paupérisée.
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Photos Audoin Desforges


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