« La peinture est par nature aphrodisiaque »

Yannick Haenel est décidemment un des écrivains les plus importants de notre époque. Avec La Solitude Caravage, il prouve une nouvelle fois son talent, de poète à décrire les tableaux du Milanais, et son talent à penser l'art.
Par Vincent Jaury

ENTRETIENHAENELUn grand livre est un geste d'amour. Proust, aussi pessimiste qu'il pouvait l'être, n'aurait jamais pu écrire sa Recherche s'il n'était animé par une sincère affection pour ses personnages, pour ce petit monde honni et si merveilleux, grotesque et si séduisant.

Yannick Haenel est de cette famille d'écrivains. Depuis des décennies, livre après livre, il rumine, au bon sens du terme nietzschéen. Le corps des femmes, le sacré, le lieu de la littérature, l'ivresse, passent à travers sa rumination joyeuse. Une joie réelle, c'est-à-dire traversée par la mort. Une joie comprise, digérée, assurée de sa souveraineté : une joie réelle, parce que donnant accès à la pensée du malheur. Le contraire du mauvais ruminant qui digère mal son malheur et qui finit ressentimental. 

Ce n'est donc pas un hasard si Haenel a choisi Caravage comme objet d'étude, objet de passion, objet d'amour, pour son dernier livre. S'il montre de son écriture poétique que Caravage met fin à la Renaissance, tant son oeuvre est habitée de souffrance, d'effroi, de sang, de craintes, de froncements de sourcils, de gestes atroces, bref abritant un grand malheur dont le noir de ses tableaux témoigne, Haenel perçoit dès qu'il le peut, les éclaircies qui en émanent. Bacchus est de ce côté-là, du côté de l'incandescence. Oui, il y a chez Caravage, comme chez Haenel, une alliance du Christ et du dionysiaque, du supplicié et de la grande santé, du sacrifié et de la vitalité. 

La joie qu'a éprouvée Haenel à rencontrer Caravage, à le côtoyer de près, de nombreuses années, le dialogue qui s'est installé entre ces deux artistes, ce coup de foudre amical nous est transmis à nous lecteurs : le gai savoir a triomphé. Que demander de plus à un livre ?

Il y a une peinture matricielle qui fonde l'énergie de ce livre, c'est le Judith décapitant Holopherne de Caravage. Pouvez-vous nous dire un mot de l'importance que ce tableau a eu dans votre vie ?

C'est simple : j'ai cristallisé sur la figure de Judith. J'avais quinze ans. J'étais pensionnaire au Prytanée militaire de La Flèche. Je souffrais, je me demandais ce que je foutais là. À la bibliothèque, j'ouvre un volume de peinture italienne. Je tombe sur un portrait, en noir et blanc, d'une femme aux boucles claires et aux sourcils froncés ; elle a une perle à l'oreille, surmontée d'un ruban noir en forme de papillon. Son corsage est lui aussi froncé, très serré sur une poitrine qu'on devine lourde. C'est le coup de foudre. Je rencontre à quinze ans l'objet de mon désir. J'arrache la petite image du livre, je la garde sur moi, elle va peupler mes nuits, mes fantasmes. Quinze ans plus tard, j'ai trente ans, je découvre le tableau en entier, à Rome, je comprends que cette femme aux sourcils froncés est en train de découper la tête d'un homme. Le désir et la mort se rejoignent, la peinture me révèle les secrets de l'existence. Je plonge dans l'oeuvre de Caravage, je ne vais plus cesser d'y voir à la fois un abîme de pensée et un volcan aphrodisiaque.

Ce n'est pas une biographie au sens classique du terme, car pour vous les faits ont un statut mineur. Pourquoi minorez-vous les faits dans l'explication de la vie d'un artiste et de son oeuvre ?

Je raconte quand même la vie de Caravage, et toutes ses aventures en détail. En gros, on trouve dans mon livre tout ce qui est trouvable dans les archives. Mais ce qui m'intéresse, c'est l'expérience intérieure du peintre, ce qui a lieu dans la solitude de l'atelier, le face-à-face avec sa nuit intérieure. On a beaucoup trop réduit Caravage au folklore de l'artiste maudit, on bavarde sur sa violence sans essayer de la penser. C'était un homme ténébreux, véhément, irascible, belliqueux, sa vie a été passionnément débridée, mais je crois que l'extrême violence qui le traverse jusqu'au crime lui ouvre les yeux, elle lui permet de faire l'expérience de la prédation humaine fondamentale, et de peindre ce qu'il peint, et qui est inouï : le monde dominé par les bourreaux, la mise à mort qui affecte tous les corps. Comme plus tard Van Gogh ou Bacon, c'est un peintre en guerre. 

Que trouve-t-on selon vous chez Caravage que nous ne trouvons pas chez les autres peintres ?

D'abord, des corps non idéalisés. Regardez la différence entre Michel-Ange et Caravage, c'est sidérant : chez Caravage, les corps sont sexuels. Quand Jean-Baptiste est peint nu, il a vraiment un sexe. Ensuite, il y a le peuple, les pèlerins, les prostituées, les mauvais garçons : ils ne sont pas dans le décor, ils sont vraiment . Enfin, chez lui plus que chez aucun autre, il y a une crudité tragique sur le sort de l'espèce. Dans les tableaux profanes, la séduction, la maladie, le désir érotique, la tricherie sont peints avec une précision douloureuse ; dans les tableaux sacrés, il y a une qualité de présence dont la limpidité vous serre le coeur : regardez les torses du Christ, et le déchaînement de sadisme autour de lui, on est loin des scènes statiques de la Renaissance. Regardez la Madeleine pénitente : cette larme qui coule sur sa joue est celle de votre amoureuse, on voudrait la boire. Caravage m'a fait aimer passionnément les Évangiles. Chez lui, le sacré est cru, parfois sale, violent, absolu. 

Vous avez beaucoup lu sur Caravage. Avez-vous l'impression d'avoir ouvert de nouvelles pistes de lectures ?

Je ne suis pas historien d'art. Il y a des livres passionnants et novateurs sur Caravage, dont celui de Michael Fried, Le Moment Caravage. J'ai cherché une écriture dont la texture même, souple, sensuelle, large, puisse accueillir toutes les nuances des peintures. Je décris beaucoup les tableaux, je trouve que les livres sur la peinture ne les décrivent pas assez. La peinture est silencieuse, mais elle pense, il faut trouver les mots pour écouter cette pensée. Il y a sûrement quelques aperçus neufs dans mon livre, par exemple le passage chez Caravage entre Bacchus et le Christ, il me semble que personne n'en parle, alors que c'est une clef inouïe. Mais c'est d'abord un livre modeste, un livre d'écrivain qui tente de méditer sur une expérience artistique, sur le déchirement, la joie folle, la soif de vivre toujours intensément.

Photos Laura Stevens

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