« La construction européenne tient du miracle »

Rencontre avec la prix Nobel de Littérature 2018, Olga Tokarczuk, lors de son passage à Paris. Elle nous a accordé cet entretien au théâtre de l'Odéon, le 25 novembre dernier, devant une salle comble. Elle s'y fait aussi érudite, subtile, que politique.
Par Oriane Jeancourt Galignani

entretienLe public de l'Odéon frémit à l'arrivée d'Olga Tokarczuk. Il y a une majesté immédiate chez cette femme, une présence certaine, magistrale, qui impose le silence. Olga Tokarczuk rejoint cette année Czeslaw Milosz, Isaac Bashevis Singer ou la poétesse Wislawa Szymborska dans le panthéon des écrivains polonais nobélisés. Mais l'aura qui entoure l'écrivain ne relève pas seulement de cette reconnaissance mondiale, Olga Tokarczuk incarne un esprit majeur et oublié de l'Europe, un cosmopolitisme humaniste qu'elle nous transmet, de ses terres polonaises sur lesquelles elle ne cesse d'écrire. Cette présence sereine frappait déjà lors de ses précédentes visites parisiennes, organisées par les éditions Noir sur Blanc, et son éditrice Vera Michalski, lorsqu'elle vint présenter il y a dix ans, Sur les ossements des morts, ce livre si puissant et si étrange sur la vengeance des animaux contre leurs assassins ; puis il y a neuf ans Les Pérégrins, roman inclassable et inimitable, dans lequel Olga Tokarczuk définissait ce voyage qu'elle a poursuivi toute sa vie, dans l'espace, dans l'histoire, la religiosité du XVIIe, XVIIIe siècle. 

Enfin, l'année dernière, nous nous sommes revus pour Les Livres de Jakob. Elle venait de recevoir le prix Jan Michalski, le prix du roman européen de Transfuge, et s'apprêtait à être couronnée de l'International Man Booker Prize. Il y avait une conjonction des astres qui annonçait qu'Olga Tokarczuk ne serait plus bientôt simplement l'écrivain polonaise la plus traduite au monde, mais une des voix majeures de la littérature européenne. Nous y sommes. Et pendant près de deux heures à l'Odéon, malgré l'épuisement de plusieurs semaines de tournée, elle nous délivre cette érudition, cette libre parole, et cette connaissance des hommes qui portent ses livres. Ce rapport à l'audience n'est pas sans rappeler l'aura de son personnage inouï, Jakob Frank, figure des Livres de Jakob, prophète et nouveau Messie de la Pologne du XVIIIe siècle, un des plus riches personnages de la littérature de ces dix dernières années. Pendant huit ans, Olga Tokarczuk s'est plongée dans les archives de Pologne, d'Autriche, d'Allemagne, d'Ukraine, pour retracer l'existence de Jakob, et de cette foule de fidèles qui l'ont suivi dans son périple en Europe centrale. Sans doute est-ce là ce chef-d'oeuvre que Tokarczuk voulait accomplir depuis le début, à l'image d'un de ses écrivains fétiches, Herman Melville, et son Moby Dick. Les Livres de Jakob peut aussi aujourd'hui être lu en français grâce à l'extraordinaire travail de la traductrice, Maryla Laurent. Elle est présente ce soir, dans la salle, pour écouter Olga Tokarczuk, observer cette femme au visage de jeune fille, animée par ce mouvement vers la connaissance et cette conscience du mystère des hommes qui ne la quitte pas. Elle nous parle aussi de l'Europe et de la Pologne d'aujourd'hui en des termes forts. Entourée de ses lecteurs, et d'Irène Jacob qui lit ses textes sur scène, Olga Tokarczuk, est sans doute animée, ce soir, d'une énergie prophétique. 

Avez-vous été touchée que le jury du Nobel souligne votre « imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières comme forme de vie » ? 

Oui je pense qu'avec cette phrase, le jury du Nobel a touché à l'essence de mon oeuvre. Le jury a mis en lumière ce qui est le plus important pour moi : le dépassement des frontières comme principe d'ouverture de notre conscience. J'entends frontières au sens large, les frontières sont source d'inspiration pour moi, j'ai toujours recherché ces lieux d'entre-deux, j'ai écrit sur ces lieux, qu'il s'agisse de la frontière entre la Pologne et la République tchèque, la Pologne et l'Allemagne, mais aussi la frontière entre le jour et la nuit, entre les hommes et les femmes, entre oui et non, entre la clarté et l'obscurité... Cet espace intermédiaire est extrêmement stimulant pour l'écrivain que je suis. 

Dans Les Livres de Jakob vous décrivez un peuple juif au XVIIIe siècle en Pologne qui souffre de pauvreté, de persécutions, et qui, en la personne de Jakob Frank, va placer un formidable espoir de rédemption, spirituelle et sociale. Est-ce aussi cela que vous souhaitiez raconter dans ce livre de plus de mille pages, une épopée de la communauté juive polonaise au temps des Lumières ?

Les protagonistes du livre sont en effet de pauvres marchands juifs qui habitent une région qui se situait autrefois à l'est de Pologne, et aujourd'hui en Ukraine. Ce livre retrace leur voyage incroyable, au sens géographique, mais aussi au sens politique et géographique. Ils se déplacent de l'échelon le plus bas de la société, et se hissent verticalement en faisant fi de toutes les couches sociales qui existaient à l'époque, et c'est sans aucun doute une histoire d'émancipation sociale. Jakob Frank au début du livre appartient aux couches les plus basses de la société, et à sa mort, il est baron à Francfort. 

Quelle complexité que ce Jakob Frank, qui se fait passer d'abord comme un nouveau Messie juif, puis se convertit à l'Islam, au christianisme, sans jamais altérer l'adoration qu'il suscite auprès de sa secte des Frankistes ! Votre regard sur lui a-t-il évolué au cours de vos huit ans de travail sur ce livre ? 

Dès le départ, je ne comprenais pas ce personnage, j'avais beaucoup de mal à écrire sur lui, car je n'avais aucune empathie pour lui, en tout cas pas de celle que je ressens habituellement pour mes personnages. Je me disais que lorsque j'aurais décrit toute l'histoire de Jakob Frank, je le comprendrai alors mieux, mais ce n'a pas été le cas. Sans aucun doute, c'est un personnage ambivalent, plein de contradictions, et si l'on use d'un terme contemporain, on pourrait même parler de psychopathe. C'était quelqu'un de très charismatique, qui pouvait être suivi par des milliers de personnes, et les soumettre à ses volontés. Pour préparer ce livre, je me suis penchée sur des textes de psychologie sur la dynamique des sectes. Même dans les textes sources, il y avait beaucoup de récits contradictoires : d'une part, il pouvait être décrit comme quelqu'un de très beau, de très fin, qui maniait plusieurs langues ; d'autre part, il apparaissait comme quelqu'un de très laid, qui faisait des erreurs dès qu'il parlait, un être pitoyable, insupportable. Il a donc fallu que je me débrouille au sein de ces contradictions : j'ai donc décidé de ne pas le décrire directement, mais de donner voix aux personnages qui l'ont vu, qui ont été en relation avec lui. 

Cette polyphonie, qui n'est pas propre à ce livre, mais présente dans toute votre oeuvre, est-elle selon vous la condition de l'écriture romanesque ? 

Je pense que cela tient à l'essence de la littérature, cette possibilité d'offrir différents points de vue d'un seul tenant, c'est ce qui nous permet de revenir à une oeuvre plusieurs fois dans sa vie, et de la relire d'une manière neuve. En écrivant, je me souviens toujours que le rôle du lecteur est fondamental dans un livre : ma tâche d'écrivain est de présenter une réalité au lecteur sur un plateau, de faire voir cette réalité de différents points de vue, et c'est à lui de l'interpréter, et l'assimiler.[...] EXTRAIT... 

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Photos : Jean Luc Bertini

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