« La beauté de Jérusalem, ce sont les visages de ses habitants »

Amos Gitaï signe avec Un tramway à Jérusalem, premier film d'une trilogie, une fiction à la superbe photo.
Par Serge Kaganski

amos gitaiAmos Gitaï signe avec Un tramway à Jérusalem, premier film d'une trilogie, une fiction à la superbe photo. Rencontre avec un humaniste israélien, intellectuel et artiste engagé. 


Le train a toujours constitué un terrain privilégié pour le cinéma. Depuis Hitchcock (Une Femme disparaît) jusqu'au Snowpiercer de Bong Joon-ho en passant par le western, le véhicule ferroviaire a connu toutes les déclinaisons possibles, à la fois machine naturelle à travellings (qui se meuvent aussi sur rails), microcosme sociétal, huis-clos mouvant romanesque, instrument économico-politique (la conquête de l'Ouest) ou support dynamique d'actions échevelées. Le train, c'est la parfaite métonymie du septième art (« les films sont des trains qui avancent dans la nuit », Truffaut), et wagons comme films sont vecteurs de « transports en commun ». Le train d'Amos Gitaï est en l'occurrence un tramway, comme chez feu Jean-Claude Guiguet, qui avait déjà concrétisé l'idée d'un film entièrement tram-embedded (Les Passagers, 1999), traversant un lieu (la Seine- Saint-Denis chez le Français, Jérusalem chez l'Israélien) pour une vue en coupe sociologique, politique, démographique et romanesque. Gitaï et son film sillonnent donc la ville sainte, de ses banlieues à son hyper-centre multimillénaire, de ses quartiers arabes et palestiniens à son coeur judéo-mondialo-touristico-athéo-islamo-chrétien. Du moins devine-t-on cette topographie de strates culturelles, ethniques et religieuses à défaut de la voir vraiment à l'écran, car le cinéaste a resserré le cadre sur les passagers métropolitains et particulièrement sur leurs visages, cet endroit essentiel de la responsabilité humaine, de l'éthique et de l'altérité, selon Emmanuel Levinas. Regarder le visage, c'est la seule voie d'accès à l'Autre, c'est se sentir comptable de l'humanité entière et non pas seulement de son petit nombril. Gitaï traduit parfaitement la pensée lévinassienne en cinéma, scrutant tour à tour et sans les juger des rabbins orthodoxes, un entraîneur de foot réduit au silence par son adjoint (comique de répétition), un rappeur palestinien, des flics et contrôleurs qui accomplissent leur sale besogne de surveillance et de répression (Foucault, es-tu là ?), un couple de lesbiennes adultères, un couple de bourgeois qui s'engueule, un couple de citoyens ultra-fiers d'Israël (encore du rire garanti), des dragueurs, des paranoïaques qui voient des terroristes partout, des musiciens de divers styles et sons, un couple de touristes français (Mathieu Amalric et son fils) qui nous font (re)découvrir un texte sublime de Flaubert dans lequel l'auteur de Madame Bovary vaporise textuellement les beautés de l'Orient et cerne déjà, dans un style cinglant, le commerce touristique et religieux de la ville. Gitaï a opté pour le principe un (ou deux ou trois) personnage/une scène/un plan-séquence, règle des trois unités appliquée à la séquence. C'est une armature formelle un peu voyante, un brin systématique, qui ne déraille jamais, comme le tram, contrairement à ce qu'on a pu voir récemment chez Nadav Lapid. Mais ce risque d'un film sur rails fond au contact de l'épaisseur humaine et de la diversité des protagonistes - qu'ils soient beaux ou moins beaux, ils sont tous magnifiés par le regard intense de Gitaï et par la superbe photo du maître chef op Eric Gautier. Que nous dit, que nous montre Un tramway à Jérusalem ? Que malgré la situation politique épuisante et désespérante que l'on sait (et qui n'est pas esquivée par le film), malgré la spécificité sombre, déchirée et souvent tragique de l'entité Israël-Palestine, le peuple de Jérusalem dans toute sa diversité cosmopolite appartient autant que les autres, ni plus ni moins, au cercle de notre humanité commune, contredisant au quotidien l'impuissance ou le cynisme des gouvernements.

Dans son repaire habituel du canal Saint-Martin, Amos Gitaï parle de son film en français, langue qu'il maîtrise désormais parfaitement. Il faut dire qu'il est le tout premier cinéaste invité à occuper provisoirement la chaire de Création artistique au Collège de France. Divers ouvrages livresques ou filmiques accompagnent d'ailleurs la sortie du film. Se montrant politiquement et cinématographiquement moins radical que Lapid (mais avec lequel il partage le goût des contrastes forts et la défiance vis-à-vis de la politique et de l'état d'esprit nationaliste insufflés par Netanyahou), Amos Gitaï n'en reste pas moins une voix moyen-orientale de la paix et de la raison, un cinéaste considérable qui a toujours eu le souci de la forme et entretenu le dialogue avec les autres arts (il a lui-même mis en scène des spectacles et pièces de théâtre, publié des livres...). Embarquer dans le tram Gitaï, c'est valider son pass Navigo à destination d'un cinéma qui n'oublie jamais de rechercher sa forme et d'un humanisme toujours fragile, toujours à protéger, entretenir, reformuler et reconquérir.

Quel a été le point de départ d'Un tramway à Jérusalem ? 

Amos Gitaï – Je voulais depuis longtemps faire un film sur un « sherout » – un taxi collectif. Ce sont généralement des vieilles Mercedes où l'on charge six ou sept personnes, comme un microcosme avec ses tensions, ses questions (est-ce qu'une femme peut s'assoir à côté d'un homme religieux ?), ses suspicions : si un Palestinien monte à bord, c'est le drame... Finalement, je me suis dit que le tramway de Jérusalem valait le sherout. Il traverse toute la ville depuis les quartiers arabes jusqu'au mont Herzl et c'est le seul lieu où la société israélienne cohabite dans le même espace, toutes catégories ethniques, religieuses et sociales incluses. Pour moi, la paix ne se trouve pas dans les conférences internationales entre leaders de bonne volonté mais dans le quotidien. Si les grands centres urbains comme Paris, New York, Sao Paulo sont des lieux de métissages, c'est parce que les gens y vivent ensemble et se croisent naturellement au quotidien, sans volonté déclarative. Si dans ma ville natale de Haïfa, les relations sont plus civilisées entre Juifs et Arabes, c'est parce qu'ils vivent ensemble au quotidien. Le tramway de Jérusalem est cet endroit où il est possible qu'une femme (jouée par Hana Laszlo) puisse s'assoir à côté d'un religieux ultra-orthodoxe et même parler avec lui. Ce tram est une boite à sardines où chacun peut entrer et venir avec son histoire. Et puis je ne voulais pas montrer la beauté architecturale et touristique de Jérusalem, il n'y a pas de plans larges, on voit à peine la ville. La beauté de Jérusalem pour moi, ce sont les visages de ses habitants.

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