« L'humanisme est une idée combative »

Chambord-des-Songes nous plonge dans les alcôves d'un château réinventé par Charles Dantzig. On y côtoie Marot, Molière, Voltaire, Sarkozy, Donald Trump...Un essai-fiction, ou l'art de tourner le dos à l'histoire.
Par Oriane Jeancourt Galignani

DANTZIGCharles Dantzig a peu d'estime pour le temps. Enfin tel qu'il est communément énoncé. De ses premiers romans, recueils de poésie, jusqu'au magnifique Traité des gestes qui substituait au temps les gestes du temps, il compose une longue rhapsodie pour saboter l'horloge. Une nouvelle fois, il avance parmi fantômes et vivants, ruines et fétiches, paroles perdues et tweets, personnages et personnalités. Il écrit cette fois sur Chambord. Le château ? Oui, qui célèbre ses cinq cents ans. Gardons-nous de l'historiographie, le livre s'intitule Chambord-des-Songes. Le pas de côté est annoncé, ce Chambord sera celui du rêve éveillé, ou plutôt le « songe », puissance de création que l'auteur oppose à « rêve », nocif, dans un donquichottisme assumé. Car le songe construit, et non pas des châteaux en Espagne, mais des Chambord en France, et c'est bien là ce qui fascine notre écrivain : la puissance de rêve qui a permis de faire naître une folie de beauté comme Chambord. Le songe, n'est-ce pas le meilleur point de départ pour se promener dans l'histoire ? « Chambord, Marot, Fargue, eux, moi, jadis, aujourd'hui, ma redevance aux fantômes, et cette folie que j'éprouve à me dire que je les maintiens, leur tendant ma faible main au bord du gouffre. » Ainsi, parmi les ressuscités de la fiction : François Ier, le premier habitant de Chambord, presque beau, « grand roi aux jambes frêles et au visage jovial »., et « ce grand nez en voile de barque ». Dantzig ne voue pas de passion à la monarchie, et consacre autant de pages à Clément Marot, le poète proche du roi, qu'à Charles Quint. Mais François Ier, tout de même, a fait bâtir Chambord (et non la « monotonie » de Versailles), et a fait venir La Joconde en France. Dantzig avoue y être sensible, ce qui lui permet de se lancer sur les traces de ce roi qui peut aussi, par ailleurs, faire interdire des textes imprimés, ou penser à faire interdire Dante : « François Ier n'est pas un cabot, c'est un snob ». Et c'est selon Dantzig, ce qui le sauve en partie, par rapport à Louis XIV, « cabot glacé », ou Napoléon, « cabot forcé détestant le cabotinage », sans parler de Trump, « cabot stupide ». Le pouvoir, ses expressions, sa mécanique, ses faiblesses, ses fausses générosités, son désir d'immortalité, sont les véritables sujets de ce livre.

Chambord, comme tout château, a été pensé comme un lieu de pouvoir. De démonstration du pouvoir. Ainsi l'analyse des liens entre poètes et rois, Marot-François Ier, Molière-Louis XIV, que fait Dantzig nous mène à une réflexion singulière sur ce que la littérature engendre de désir de domination, et de soumission. Lorsque Molière crée à Versailles Monsieur de Pourceaugnac, et quémande à Louis XIV un jugement de valeur, voici comment Dantzig juge l'affaire : « Louis XIV avait détesté la pièce, je pense, parce qu'elle était une fantasmagorie, décrivait une fantasmagorie, et fantasmagoriquement. Aucune fantaisie ne pouvait être aimée de cet homme à qui le rire était étranger et avait un esprit d'organisation que la fantaisie horripilait. Voilà comment il a refusé son buste par Le Bernin. »

Dantzig peine à pardonner à Molière, d'avoir choisi ce protecteur opulent et sérieux à Versailles. L'esprit de sérieux de Louis XIV s'oppose à ce qui fonde la langue et l'esprit Dantzig : nervosité, pensée, entrechats, vitesse, mouvement incessants. Ce Chambord-des-Songes est une nouvelle fois une danse pour échapper au temps, l'écrivain devenant un personnage non pas suspendu à l'aiguille de l'horloge de la ville, mais aux tourelles d'un château vieux de cinq siècles, champ libre de fééries, et de pensées du présent. 

Votre livre est ainsi fait que les personnages et les récits sont engendrés par le château, et non l'inverse... Est-ce la potentialité de fiction de Chambord qui vous intéressait en premier lieu ? 

L'avantage de Chambord est qu'il est vide. J'ai tenté de le remeubler, non pas en suivant une narration historique, mais en insérant des parties fictives pour les moments dont nous ne savons rien (et « fictif » ne veut pas dire mensonger, mais procéder à une déduction par l'imagination), et en faisant des zooms entre le passé et le présent. Puisque aussi bien ce qu'on appelle le passé n'est que ce qu'on veut qu'il soit selon ce que nous voulons être, et qu'il n'a d'utilité que s'il nous permet d'éviter des catastrophes déjà advenues. Je ne crois pas au « passé » en tant que bloc de temps détaché et à jamais fixe.

Je parle de rêve, mais vous opérez une distinction forte dans le livre entre songe et rêve... Ce livre est un songe, non ?

C'est un livre dont l'idée centrale est que le rêve est stérile et néfaste, et le songe, créatif est faste. On peut réinterpréter toute l'histoire de François Ier, de la Renaissance, de la France et du monde même suivant cette proposition. Chaque fois qu'un politicien tente quelquechose de néfaste, c'est parti d'un rêve. Quand Napoléon envahit l'Egypte ou la Russie, c'est à partir d'un rêve de gouvernement mondial, et ça tourne à chaque fois mal. Quand il songe, il réorganise administrativement et juridiquement la France, et nous vivons encore plus ou moins là-dessus. Les rêves, ce sont des trucs d'adolescente qui espère devenir célèbre, les songes, de la réflexion. Evidemment, comme la vie n'est pas binaire, il peut y avoir des songes horribles : le calcul mental du Mal.

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photos Laura Stevens

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