« Je suis moins un postmoderne qu'un humaniste »

C'est le roman le plus ambitieux de la rentrée, Solénoïde de l'écrivain roumain Mircea Cartarescu nous plonge sur près de huit cents pages dans une psyché kafkaïenne, poétique, intransigeante. Rencontre avec un grand nom de la littérature. Il a reçu cette
Par Oriane Jeancourt Galignani

cartarescuL'homme du sous-sol renaît aujourd'hui. Dostoïevski l'avait inventé, Mircea Cartarescu le ressuscite un siècle et demi plus tard dans ce roman baroque qu'est Solénoïde. A Bucarest, dans les années quatre-vingt, un professeur de collège d'une trentaine d'années tient son journal. Il rêva un jour de devenir écrivain, mais la vie, le groupe des êtres humains qui dirige la ville, et le monde littéraire, l'a rejeté. Il n'est donc qu'un homme ordinaire qui tient son journal dans une ville qui semble éternellement en ruines. Se développe page après page, dans une langue lyrique et érudite, le récit de vie d'un homme, raconté par lui-même. Un fils d'ouvriers, maladif, solitaire, très intéressé par les mathématiques, et la mystique. Chaque jour, il fait face à ces étranges créatures que sont les enfants, un peuple étranger, maltraité dans cette société roumaine froide et brutale qu'il décrit. Il rencontrera une femme, entrera dans une secte. Ce narrateur a beaucoup de points communs avec Cartarescu. Il a la même aspiration au départ : la poésie. Mais lui échouera, et cet échec d'écrivain est l'objet de ce livre. Que devient un écrivain qui n'est pas publié ? Un homme qui renonce à être reconnu par ses pairs ? L'homme du sous-sol de notre fin de XXe siècle et début du XXIe, l'homme du sous-sol de notre psyché collective, fantasmatique, enfantine, sexuelle, et mortifère. L'homme d'après Kafka, d'après Freud, d'après Joyce, d'après Pynchon, Un homme colonisé par son imaginaire sexuel, enfantin ou sanglant, selon les heures de sa vie. Il écrit son journal, qu'il veut être aussi « le grand livre de la souffrance humaine », et « le livre de l'horreur de vivre ». Mircea Cartarescu a écrit une trentaine de romans, des nouvelles, des poèmes. Traduit en français depuis plus de vingt ans, on se souvient du Rêve (Climats, 1995) qu'il publie en Roumanie quelques mois avant la révolution de 1989, d'Orbitor (Denoël, 1999), roman-monstre déjà sur un homme dans Bucarest, qui ouvre une trilogie qui s'achève avec Pourquoi nous aimons les femmes (Denöel, 2004) puis L'Aile tatouée (Denoël, 2009). Lui qui est entré en littérature par la poésie est devenu pour beaucoup le Borges d'Europe centrale. Or, au-delà de l'avant-garde postmoderne dont il est une des figures, il assume un héritage de la Mitteleuropa, mélange d'humour, d'imaginaire, et de contes philosophiques. 

Et voilà aujourd'hui Solénoïde. Un objet indéterminé et fascinant à l'image de ces solénoïdes cachés dans la Bucarest qu'il décrit, objets métaphoriques qui installe en sous-sol «le continuum réalité-hallucination-rêve ». Ce couloir de la réalité au rêve que Cartarescu emprunte dans chacun de ses romans, est ici incarné, entre autres, par ces objets cachés en ville, dont un dans la maison du narrateurs, objets pourvus d'un effet de lévitation qui engendre des scènes merveilleuses de sexualité aérienne ou de rêveries ailées. 

Je rencontre Mircea Cartarescu en Suisse, dans la bibliothèque de la Fondation Jan Michalski, au-dessus du lac Léman, et face aux Alpes, parmi les dizaines de milliers de livres en toutes langues, de toutes formes qui y sont réunis. Nous sommes au dernier étage de ce lieu babélien, près de la poésie et des livres sur l'art. Il est saisissant d'évoquer les lieux souterrains qu'arpente Mircea Cartarescu, le chemin intérieur qu'il trace dans la culture européenne, ici, parmi ceux qui l'ont engendré. Lui aussi en est ému, il évoque les grandes bibliothèques européennes du XVIIe, XVIIIe siècles, où il a pu ressentir le même sentiment. Ici, il retourne à la matrice, parmi Isidore Ducasse, Emily Dickinson, ces autres arpenteurs de lieux obscurs. Il fut lui aussi un poète, et, il cessa. Il me l'explique : un jour, j'ai cessé, j'ai su que je n'écrirai plus de poésie, et j'ai commencé à écrire de la fiction. Il compose depuis cette littérature si singulière, au carrefour du rêve, du conte, et du roman, qui oscillerait entre une écriture brute, comme on dit « un art brut » pour qualifier les oeuvres produits par ceux que l'on dit malades, et un lieu réflexif, nourri d'une érudition empruntant à la littérature, comme à la science ou à la connaissance des insectes. Car Cartarescu voue une passion permanente pour un autre monde, des parasites aux papillons qui peuplent ses romans. J'aimerais lui parler de ces pages inouïes qu'il voue au pou, mais je commence par une question, comment dire, plus conventionnelle....

Diriez-vous que le narrateur de Solenoïde est votre frère fictif, votre double noir ? 

C'est plus qu'un frère fictif, c'est un alter ego. C'est qui j'aurais pu être dans un autre monde, un monde parallèle. On pourrait dire qu'il s'agit d'une autobiographie parallèle. Les vingt et-une premières années de l'existence, moi et mon alter ego ne formons qu'un, et à un moment précis, nous nous séparons. J'ai poursuivi ma vie depuis ce jour, menant une carrière littéraire et une carrière académique, mais lui a échoué dans le domaine littéraire qu'il convoitait, et est resté un humble et anonyme professeur de collège à Bucarest. Mais il a eu l'opportunité de devenir ce que moi je rêve d'être sans y parvenir, un pur artiste. Il n'écrit pas pour devenir célèbre, reconnu, n'espère aucun argent, aucun prix littéraire, il écrit simplement pour se comprendre lui-même, et pour vivre, à travers l'écriture, ses fantasmes les plus intimes. Beaucoup d'artistes sont habités par le doute persistant qu'ils ont peut-être échoué dans leur mission, qu'ils ont fait trop de concessions, qu'ils ont à un moment trahi leur rêve premier, d'art pur. Ils savent qu' ils ont trop joué le jeu de l'écrivain officiel. Il y a donc deux écrivains dans ce livre, le premier, c'est moi, qui ai mon nom sur la couverture, et le second, c'est lui, qui écrit des profondeurs. Et au cours de l'écriture de ce livre, j'ai parfois eu l'impression que quelqu'un écrivait les mêmes phrases que moi, en même temps, mais lui partant du bas de la page, composant un texte obscur, ambigu, qui appelle à être déchiffré sous le mien.
[...] EXTRAIT... 

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Illustrations Laurent Blachier

 

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