« Je ne suis plus un angry young man »

La projection d'Once Upon a Time ... in Hollywood a été l'évènement du dernier Festival de Cannes et sera sans aucun doute celui de la rentrée. Interview fleuve à Los Angeles avec Quentin Tarantino autour de son film le plus tendre. Ret our aussi sur l'en
Par Jean-Paul Chaillet

tarantinoNous avons rencontré Quentin Tarantino un vendredi après-midi de la mi-juillet dans le vaste salon Il Posto de l'hôtel Four Seasons de Beverly Hills. Après deux jours de marathon promotionnel non-stop pour Once upon a Time... in Hollywood, il est en pleine forme, décontracté en jeans noir et chemisette hawaïenne à motifs tiki. Comptez sur lui pour répondre avec son franc-parler réjouissant et le même enthousiasme contagieux.

À quand remonte l'idée de départ de Once Upon a Time... in Hollywood ?

Elle m'est venue dans une chambre d'hôtel d'Austin au Texas, où je venais de tourner Boulevard de la mort (2 007). Et puis, il y a environ cinq ans, j'ai commencé à m'y consacrer plus sérieusement. J'ai écrit les deux premiers chapitres de ce qui au départ devait être un roman. Le premier introduisait le personnage de Cliff que joue Brad et le suivant s'attachait à décrire la carrière de Rick, l'acteur incarné par Leonardo. Au cours des seize mois qui ont suivi, j'ai beaucoup remanié le tout et j'ai fini par écrire la séquence impliquant Marvin, l'agent de Rick incarné par Al Pacino. Mais sans l'intention de l'utiliser en intégralité dans le film. C'était juste un moyen de me familiariser avec ces personnages, de les faire parler d'eux, de leur environnement... Ensuite je me suis posé la question de quel genre d'histoire je voulais raconter. Pendant un temps, j'ai pensé à une intrigue plus mélodramatique avant de changer d'avis, me disant que ce n'était pas ce dont j'avais envie car les protagonistes étaient suffisamment étoffés et complexes, qu'ils existaient sans avoir besoin de rajouter du mélo. C'est devenu une histoire très simple : il s'agit de deux jours dans la vie de trois personnages principaux, Rick, Cliff et Sharon Tate. Il n'y a pas d'histoire à proprement parler. Ils sont cette histoire. Ce qui m'a attiré, c'était l'idée d'explorer cette période et les différentes strates d'une société où se croisent des gens venus d'horizons divers. Le titre m'est alors venu, je voulais suggérer le conte de fées, la fable, tout en donnant une connotation épique leonesque, à la Sergio Leone.

On pourrait décrire le film comme une love letter à un Hollywood disparu et à une période de votre enfance ?

En partie. Car j'y traite du Los Angeles que j'ai connu quand j'avais six ans en 1969 et dont je garde des souvenirs très précis. Comme de parcourir la ville dans la Volkswagen Karmann Ghia familiale, de voir défiler les panneaux d'affichage publicitaire et les arrêts de bus avec leurs réclames. De ce qui était diffusé à la télé sur les chaînes locales, les émissions pour enfants, le rituel des dessins animés du samedi matin. D'avoir vu pas mal de films au cinéma comme Matt Helm règle son compte et même Model Shop que j'avais trouvé ennuyeux. Je me souviens de ce que j'écoutais à la radio sur 93 KHJ, pas seulement de la musique et des chansons mais aussi de la tonalité des jingles, des bulletins météo, des flashs d'information et de la voix de leurs disc-jockeys. Et je me suis d'ailleurs servi de ce fond sonore comme fil narratif tout au long du film.

Je suis dans la position unique d'avoir vécu tout cela et avec le recul, d'avoir digéré ce passé dont je reste imprégné. C'est parce que j'ai connu personnellement ce Los Angeles, que j'ai été en mesure de faire un film qui capte l'esprit de cette époque. Le film n'aurait pas eu la même résonance sans cela. C'est un peu mon Roma, un film sur la mémoire revisitée. Même si un fragment de cette mémoire est imaginaire, le film est un montage de bribes sélectives de souvenirs personnels. John Milius avait signé le formidable scénario de Juge et Hors-la-loi avec cette accroche qui illustre bien ce que j'ai essayé de faire dans ce film : « if it's not how it was, it's how it should have been » (rires) « Si ce n'est pas comme c'était, c'est ainsi que cela aurait dû être. »

Le choix de Leonardo DiCaprio et de Brad Pitt s'est-il imposé comme une évidence pour vous ?

Oui, car j'ai le sentiment qu'aujourd'hui il y a davantage de célébrités que de stars authentiques et que c'est le rôle qui est la star du film plutôt que son interprète. Voyez ce qui se passe avec les films Marvel et autres franchises dont les héros sont les vraies vedettes. Quant à la plupart des acteurs devenus célèbres récemment, aucun ne peut prétendre au statut de star à part entière. C'était donc l'occasion rêvée de pouvoir travailler avec deux des plus grandes stars de leur génération qui sont aussi deux très grands acteurs. C'est un privilège que d'avoir pu collaborer avec eux, de voir un tel niveau de talent et de faire un film qui leur permet de le montrer et leur sert d'écrin.

Vous aviez travaillé avec Brad pour la première fois lors de Inglorious Basterds...

À l'époque, cela faisait pas mal de temps que nous avions envie de tourner ensemble. Nos carrières avaient démarré en même temps au début des années quatre-vingt-dix... Je me souviens de l'avoir découvert dans Thelma et Louise alors que j'étais en préproduction de Reservoir dogs. C'est excitant qu'il soit devenu aussi iconique. Je me souviens qu'un jour pendant le tournage de Inglorious, j'étais en train de le regarder à travers le viseur et de m'être dit que Sydney Pollack avait dû ressentir la même chose avec Robert Redford dans Jeremiah Johnson : ce type dégage un max !

Comment avez-vous travaillé avec Leonardo DiCaprio le personnage de Rick Dalton ?

Le processus a été intéressant car Leo et moi avons collaboré très étroitement. Je n'ai pas construit ce personnage à partir d'un seul comédien mais à partir de plusieurs acteurs. J'ai donc commencé à lui montrer des épisodes de séries télévisées et des films pour qu'il se fasse une idée de ce que je cherchais, pour lui donner en exemple quatre ou cinq acteurs dont les carrières et parcours seraient similaires à ceux de Rick. Entre autres celles de Ty Hardin, George Maharis, Edd Byrnes et Ralph Meeker. Je voulais voir celui de ces hommes que Léo préfèrerait. Il a flashé sur Edd Byrnes qui jouait Kookie dans le feuilleton 77 Sunset Strip, qu'il a trouvé beau mec, et dont il a aimé le look cool et la coiffure. Même réaction en lui faisant découvrir Ralph Meeker. Il l'a trouvé génial alors je suis fier d'avoir fait de Leo un grand fan de l'un de mes acteurs préférés. Je lui ai aussi parlé de Pete Duel connu pour son rôle dans le feuilleton Alias Smith and Jones et qui s'était suicidé en 1971. Il était alcoolique, dépressif et souffrait de troubles bipolaires non diagnostiqués. Cela a donné quelques pistes supplémentaires à Leo pour façonner la personnalité volatile de Rick, avec des sautes d'humeur. Le public n'a pas besoin de savoir tout cela mais ce sont autant d'éléments l'ayant aidé à imaginer l'histoire et les antécédents de son personnage.

Les cinéphiles vont se réjouir de décoder les références des films avec Rick dont vous montrez des extraits...

Celui de The fourteenth Fist of McCluskey ressemble vaguement à L'invasion secrète de Roger Corman, les lance-flammes en plus, où Rick a un rôle identique à celui d'Edd Byrnes. Tanner par exemple, dont vous voyez un poster géant, est fondé sur Le salaire de la violence, un western avec Tab Hunter. C'était un rite de passage obligé pour nombre d'acteurs à cette époque d'aller faire des westerns spaghetti en Italie. Rick, comme beaucoup d'autres, trouvait ça ridicule, bien pire que de rester cantonné dans des feuilletons télévisés, même si bien plus lucratif. Question de génération. Ce concept était incompréhensible pour eux. Alors quand il tourne Nebraska Jim, il n'a pas la moindre idée que Sergio Corbucci est l'un des plus grands réalisateurs du genre. C'est une chance inouïe mais il se comporte comme un con, il ne comprend rien. C'est juste OK mais bien au-dessous de lui. Dans mon imaginaire, il ne mérite pas de tourner deux fois avec Corbucci alors du coup l'extrait de Cible mouvante que je montre est réalisé par Antonio Margheriti ! (rires).

Quant à Margot Robbie, est-ce pour vous la quintessence de ce que symbolisait Sharon Tate en 1969 ?

Margot a une légitimité en tant qu'actrice que sans doute Sharon Tate n'avait pas encore au moment de sa disparition même si cela aurait sans doute pu changer si elle avait vécu. Cela dit, j'en ai discuté avec Warren Beatty qui m'a dit avoir sérieusement envisagé de lui donner le rôle de Bonnie dans Bonnie and Clyde... Au cours de l'écriture du script, je ne voyais que Sharon Tate et ce n'est qu'une fois le scénario terminé que je me suis demandé qui pourrait l'interpréter. Et Margot a été mon premier et seul choix. Elle était parfaite car même si elle n'est pas le sosie absolu de Sharon, elle dégage ce truc de la « It girl » des sixties, quelque chose d'assez rare. Elle n'avait jamais vu un histoire et son destin. Elle ne m'avait jamais avoué jusqu'aujourd'hui qu'en arrivant à Los Angeles, elle était allée se promener avec une amie la nuit à deux reprises sur Cielo Drive, le lieu de la tuerie du 9 août 1969, et a lu assise sous un arbre, Helter Skelter, le livre de Vincent Bugliosi, procureur chargé d'instruire l'affaire Charles Manson en 1970.

Le film permet de faire se croiser des personnages fictionnels et des personnes ayant existé...

Et qui ont gravité autour de Sharon et de Roman Polanski. Des personnalités telles que Bruce Lee, Steve McQueen, Mama Cass, Michelle Phillips, Joey Heatherton, Jay Sebring... C'est ce qu'avait fait Milos Forman avec Ragtime dans son adaptation du livre de E.L.Doctorow. Prendre pour toile de fond une époque et un lieu spécifiques dans lesquels se mêlent des personnages inventés et réels.

Quant à Charles Manson et aux membres de sa « famille », ils évoluent en périphérie du film, procurant une sensation un peu sinistre et menaçante.

Comment avez-vous été capable de recréer une partie du Hollywood Boulevard de 1969 ?

Ça a été amusant. J'ai eu la chance inouïe de faire un film sur le Hollywood d'autrefois et d'avoir pu tourner à l'intérieur d'un établissement comme Musso and Frank (restaurant ouvert en 1919, ndlr) qui n'a pas changé depuis plus de cinquante ans. C'était l'endroit idéal pour les rencontres entre Marvin et Rick. On n'a rien eu à faire ni à modifier quoi que ce soit. Juste à le louer dans son jus. C'était très commode car le lieu est suffisamment vaste pour permettre des mouvements de caméra à 360°. Tout était prêt tel quel pour filmer. Même les serveurs avec leurs vestes rouges dont certains étaient déjà là en 69 ! Pour le boulevard, l'avantage est qu'il reste pas mal de structures et de bâtiments de l'époque et il a simplement fallu choisir quels pâtés de maison sélectionner et à quelles façades donner un lifting et quelles devantures camoufler afin de donner l'impression d'une continuité, par exemple lorsque Brad passe devant au volant de sa voiture. Ainsi, à côté du cinéma Vogue, cette petite boutique vendant des tee-shirts et souvenirs pour touristes est devenue un Orange Julius (nom d'une chaîne réputée pour ses jus de fruits, ndlr) et on a changé le Rusty Mullet en restaurant mexicain et un autre en cocktail lounge. Tous les néons ont été réparés afin qu'ils soient en état de fonctionner, ainsi que ceux des cinémas où les films à l'affiche sont exactement ceux qui étaient présentés en février et août 1969.

Est-ce un film nostalgique de cette époque ?

Pas vraiment. Certainement pas dans le sens où je souhaiterais que cette époque se reproduise, même si je trouve très intéressante cette période charnière assez brève qui a vu l'explosion du Hollywood hippie et de sa contre-culture. Ça a été l'avènement du Nouvel Hollywood et le glas de l'ancien comme l'a parfaitement analysé Mark Harris dans son bouquin Pictures at a Revolution. Mais j'observe cela de manière plus anthropologique que nostalgique. Je ne suis pas un nostalgique.

Une fois de plus vous avez tourné en 70 mm.

Je suis pour la pellicule. Car franchement pour moi, toute la magie du cinéma disparaît avec le numérique.

Comment situeriez-vous Once Upon a Time... in Hollywood dans votre filmographie ?

C'est en quelque sorte un résumé de toute ma carrière jusqu'à aujourd'hui. Il y a un petit peu de presque tous mes films dans celui-là. Même si ce n'était pas nécessairement dans mon intention au départ ni planifié de la sorte. Ça s'est fait ainsi. Et quand je m'en suis rendu compte, je n'ai pas cherché pour autant à l'éviter. Si vous êtes fan de mon oeuvre, alors vous pourrez remarquer ici ou là quelques indices familiers comme autant de panneaux indicateurs... (rires).

Quel est votre processus d'écriture de scénario ? Appliquez-vous toujours la même méthode ?

Ça commence toujours par une page blanche. Avec à chaque fois l'impression de repartir à zéro et c'est super dur. Rien de ce que vous avez pu faire avant ne compte. Quand j'écris mon scénario, j'essaie que cela soit une expérience littéraire, une expression artistique unique. J'ai un ego très sain quant à mes compétences d'écrivain. Depuis Kill Bill, vous m'accorderez que mon style, mon travail ont pris une tournure plus littéraire. Je vise une qualité d'écriture, les mots comptent beaucoup pour moi. Quand j'ai écrit le scénario, j'ai pensé au film évidemment, mais au fond davantage à un lecteur. Cela dit, il m'est arrivé d'avoir en tête des idées de mise en scène mais je n'ai pas essayé de les incorporer au scénario. Une fois fini, quand j'ai été satisfait du résultat, je me suis dit que je devrais m'arrêter là et le publier sous cette forme. Mais ça n'arrive jamais : je finis toujours par faire le film ! Ensuite est venue la phase de préproduction et c'est à ce moment que le réalisateur a pris la suite. Une fois les répétitions finies, le scénariste a disparu, sauf pour combler des petites lacunes ou si une nouvelle idée a germé en cours de route. Il m'est arrivé aussi parfois de réécrire à cause d'un décor différent de celui décrit dans le script avec l'espoir que ce soit une meilleure trouvaille. Sinon, même si tout est planifié, je reste toujours ouvert à de potentiels changements au jour le jour. Je sais où je vais, je connais l'histoire que j'essaie de raconter et donc je suis en mesure d'être moins strict.
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