« Je joue sur la crête de quelque chose de très apaisant et quelque chose de terrifiant»

Le grand artiste américain revient chez Templon avec un accrochage admirable de ses dernières mises en scènes photographiées. Entre allégories climatiques et rêveries solitaires, le monde de James Casebere n'en finit pas de nous intriguer.
Par Fabrice Gaignault

james CIl arrive de Rome où il vit et travaille depuis quelques mois, courant les musées, les églises, les palais où tant de chefs-d'oeuvre tendent les bras aux visiteurs. Grand, mince, calme et volontiers souriant, l'artiste américain James Casebere est en transit dans la vieille Europe avant d'emménager l'été prochain dans sa nouvelle maison, actuellement en construction. Celle-ci ressemblera par certains côtés, aux modèles réduits qu'il imagine et assemble minutieusement dans le silence de son atelier avant de les photographier en y intégrant des éléments extérieurs de paysages. Ce maître de la mise en scène se tourne aujourd'hui vers un futur proche, futur peuplé de constructions fantômes en attente de quelques passages humains. Ou pas. « On the water's edge » (« Au bord de l'eau »), sa nouvelle exposition chez Daniel Templon, pourrait être sous-titrée « La montée des eaux ». On y découvre des maisons-refuges posées sur de vastes étendues liquides, comme des promontoires à partir desquels poser son regard au loin, comme des échappatoires possibles, des habitations suspendues où nulle vie ne semble s'échapper, quoique... Fasciné par l'architecture moderniste américaine des années cinquante, avec ses rêves utopiques de banlieues modèles, James Casebere tend cette fois-ci vers une plus grande épure, influencé en cela par les maisons floridiennes de Paul Rudolph baignant dans une certaine idée de bonheur, de retour dans une nature harmonieuse.

Avant de commencer l'entretien, vous m'avez expliqué arriver de Rome où vous courez les musées et les églises, comme si vous vouliez rattraper le temps perdu. Vous n'avez pas reçu une éducation artistique classique ?

Pas tout à fait. Je connais, bien sûr, le travail des grands artistes italiens de la Renaissance et autres périodes baroques, mais c'est vrai que ma formation artistique doit plutôt à l'art conceptuel. J'ai suivi un cursus avec des professeurs formidables comme le regretté John Baldessari. J'ai été aussi très impressionné à cette époque par des artistes comme les membres du courant Fluxus, mais aussi des immenses artistes du land art comme Robert Morris ou Robert Smithson.

Quels ont été vos premiers pas vers la photographie de mise en scène ?

Je me souviens que, encore adolescent, j'aimais ramasser des objets divers sur les plages pour les assembler d'une façon totalement aléatoire. C'est à cette époque que j'ai conçu ma première maison miniature à l'aide de morceaux de bois. Elle était inspirée d'une maison de Richard Neutra située à Long Beach, en Californie.

james CQuestion évidente : pourquoi n'êtes-vous pas devenu architecte ?

Parce que j'étais plus intéressé par la recherche artistique proprement dite. Un ouvrage m'a alors particulièrement marqué, c'est Le musée imaginaire d'André Malraux. Il m'a ouvert les yeux sur l'idée que l'art est avant tout une quête perpétuelle face à l'énigme qu'est la vie. Il y a une partie cruciale dans le livre sur l'importance de la photographie au sens où, avec ce médium, il est désormais possible d'avoir à disposition toutes les oeuvres en même temps sur un même plan et les confronter. Partant de là, je me suis dit que j'allais explorer cette idée : comment la photographie transforme notre expérience de l'art. La photographie ne me sert qu'à exprimer mes idées, dans un sens conceptuel. C'est un support intrinsèque à mon travail.

Vous ne vous revendiquez absolument pas photographe.Cela évoque la démarche de Cindy Sherman.

Oui, nous avons ça en commun, la photographie n'est que l'un des éléments de notre travail. D'ailleurs nous avons le même âge et nous avons débuté en même temps. Je me souviens qu'en 1979, nous habitions dans le même coin de Fulton Street, à New York. Il y avait aussi dans les parages des gens comme Robert Longo, Glenn Branca, et les futurs membres de Sonic Youth. C'était l'époque où nous traînions la nuit au Mudd Club.

Avez-vous trouvé votre voie rapidement ?

Cela a été curieusement assez rapide. Notamment grâce à l'enthousiasme de la grande galeriste Ileana Sonnabend qui m'a très vite exposé à New York.

Cette nouvelle exposition, riche et passionnante, est à certains égards différente de Emotional Architecure, la précédente, montrée il y a deux ans ici même, à la galerie Templon. Comment expliquez-vous cette évolution ? 

Oui, la précédente était un hommage à un manifeste écrit par l'artiste Mathias Goeritz qui était un ami de l'architecte mexicain Luis Barragán dont le travail m'a toujours passionné. J'avais recréé des maquettes de lieux existants, dans lesquelles la lumière, source de volumes, y jouait un grand rôle. Il y avait de ma part une volonté de rendre hommage au constructivisme russe. Luis Barragán était très connu pour son utilisation de la couleur en mettant l'accent sur le mur au lieu de la transparence. Là aussi, dans ce nouvel accrochage, vous pourrez voir que les jeux de couleurs sont importants. Mais je dirais que la grande différence est qu'avec « On the water's edge », nous contemplons désormais de l'extérieur, alors que « Emotional Architecture » nous plongeait d'une certaine manière à l'intérieur.

Peut-on dire que votre nouvelle exposition est en rapport avec le réchauffement climatique et l'inéluctable montée des eaux, qui angoissent tant nos contemporains ?

Oui, en partie, car ce n'était pas au départ ma seule intention. J'avais très envie d'explorer l'idée des « beach houses » vues comme des refuges en cas de tempêtes, qui pourraient être occupés d'une façon temporaire et abandonnés ensuite. Des lieux de passage, à la fois rassurants et inquiétants, lumineux et sombres, où l'on peut imaginer des occupants, mais sans en être certain. C'est cette ambiguïté qui me plaît.

La plupart de vos travaux semblent être des re-créations imaginaires d'un passé un temps glorieux, alors qu'ici, il me semble que ce soit plutôt le futur. Un futur incertain, comme sorti de rêveries.

Exactement. J'ai commencé à réfléchir à des habitations qui pourraient vraiment être fabriquées. En imaginant et construisant ces modèles réduits, je me suis posé toute sorte de questions fonctionnelles. Ce sont des refuges qui pourraient très bien servir en cas de calamités naturelles. Certains semblent avoir été juste abandonnés...
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