« Il y a dans ce livre une crise de la paternité »

C'est l'un des plus beaux romans de la rentrée, D'os et de lumière, signé d'un Irlandais jusqu'ici inconnu, Mike McCormack. Plongée en une seule phrase incantatoire dans la vie d'un homme d'aujourd'hui : son métier, son mariage, ses enfants. D'une grande
Par Oriane Jeancourt Galignani

mikeEveryman, disait-on de Bloom. N'importe qui. Le plus commun du commun des mortels. Marcus Conway est de ceux-là. Un ingénieur civil, qui inspecte les écoles, les piscines, les bâtiments public d'une petite ville du comté de Mayo, à l'ouest de l'Irlande. Région de Mike McCormack, paysages océaniques de falaises, de villages et de petites parcelles agricoles, qu'il fait vivre dans chacun de ses livres. Son personnage y est né. Il y mourra. Un homme d'une cinquantaine d'années, marié depuis trente ans à une professeure d'université, père de deux jeunes adultes. L'un est parti en Australie, et n'apparaît dans le livre que par Skype, l'autre est une artiste, plasticienne troublante. La femme est réservée, attentive, bientôt alitée, et soignée par son mari. Marcus, au centre de tout cela, est la voix unique qui porte le roman, en une longue phrase sans ponctuation scandée par un rythme lancinant, celui du questionnement, du regret, de l'amour, de l'étonnement. Cette musique intérieure du roman, est entamée dès la première page par la cloche de l'Angélus qui nous annonce le jour des morts : « la cloche/ la cloche ainsi/ entendre la cloche ainsi/ entendre la cloche ainsi en étant debout ici/ la cloche entendue alors que je suis debout ici ». Ce beat initial se développera au gré de la remémoration de Marcus, assis dans sa cuisine, qui guette le retour de sa femme, et de ses enfants, en ce jour de célébration et de convocation des morts. Ce rythme circulaire permettra à la mémoire de Marcus de s'étirer, de se répéter, de s'interroger. Plusieurs scènes offrent ainsi au roman sa puissance introspective. Ainsi Marcus et sa femme se rendant au vernissage de la première exposition de leur fille, ravis jusqu'au moment où ils découvrent que la jeune fille a peint une partie de l'oeuvre avec son sang. Marcus se voit alors accusé dans un tribunal intérieur qui mène le procès de sa paternité, avec « la conviction intime de plus en plus forte que le fait d'avoir vécu une vie décente n'était peut-être pas en soi suffisant- ou une vie que j'avais crue alors décente-car il y avait à présent des charges et des accusations incontestables dans l'air, qui révélaient que rien n'avoir fait de mal n'était pas suffisant ». La rigueur formelle va de pair avec une finesse morale, Marcus s'ausculte, et se juge, fouillant dans sa vie si lisse pour en faire voir les aspérités : le malaise muet d'une jeune fille, la dégénérescence d'un père à la fin de sa vie, la fondation bancale d'un couple... C'est la vie sans aventure, qui devient l'aventure d'une vie, pour paraphraser celui qui plane sur ce livre, James Joyce. 

Par bien des aspects, Marcus Conway est un frère de Leopold Bloom. Un homme qui essaie de mener sa vie correctement, très imprégné de son éducation catholique et par une vision morale de la famille, du couple, et de son rôle d'ingénieur civil. Un homme qui a parfois échoué, mais qui cherche à être accepté, reçu, dans la communauté qui l'entoure. Un homme de devoir qui en tant que mari, père, fils tente de comprendre ceux qui l'entourent. La fin du roman est une apothéose, esthétique, et humaine. Je ne la raconterai pas ici, tant elle transforme le livre, et invite à sa complète relecture (et pour ceux qui n'ont pas lu la fin, je les invite à ne pas lire la dernière réponse de Mike McCormack). Je dirais simplement que ce livre est hanté par une présence surnaturelle qui offre à sa forme incantatoire sa justesse. 

Mike McCormack a connu un vaste succès avec ce livre, en Irlande, mais aussi aux Etats-Unis. En juin dernier, il a remporté un des prix les mieux dotés au monde, le Dublin Literary Prize, de cent mille euros. Pour la première fois de sa vie, à cinquante-trois ans, il peut vivre sereinement de sa plume. 

Lorsque je lui téléphone à Galway, il est chaleureux, et ouvert à une longue discussion. Il insiste à la fin pour me dire qu'il vient d'achever Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, qu'il a trouvé exceptionnel. Manière sans doute de se réjouir que le penchant formaliste dépasse les frontières irlandaises. 

« J'ai voulu écrire un hymne aux ingénieurs » 

D'os et de lumière est-il porté par l'ambition de dresser un portrait total, aussi psychologique, politique que métaphysique, d'un homme d'aujourd'hui ? 

Oui, c'est ce que la voix voulait. La voix qui un jour a commencé à me parler, la voix de Marcus Conway. C'était une voix qui me parlait de sa vie professionnelle, de sa vie privée, de son engagement dans la sphère publique, dans les lieux qu'il habite. C'est bien cela qui m'a intéressé en tant qu'écrivain : cet homme était prêt à parler de tout ce qui l'avait constitué, tout au long de sa vie. Il voulait parler de sport, de religion, d'art, et surtout de cet enrôlement dans le monde qui a marqué son entrée à l'âge adulte. Voilà ce qui m'a retenu auprès de lui au cours des cinq années d'écriture de ce livre. 

Diriez-vous que Marcus Conway est un homme honnête, simple, droit ? Est-ce de ce point de vue moral, aussi, que vous l'avez abordé ? 

Oui, je pense que c'est quelqu'un de bien, placé par son travail dans l'obligation de veiller au bien public. En tant qu'ingénieur civil, il se retrouve entre les hommes politiques qui veulent au plus vite que les choses soient bâties et qui répartissent les fonds publics tels qu'ils l'entendent, et la population, qui mérite des infrastructures solides. Dans sa vie privée, les choses sont complexes, puisqu'il a trompé sa femme une fois alors qu'elle était enceinte de leur premier enfant, ce qui en fait quelqu'un de plus ambigu qu'on le croit au premier abord, et peut-être plus proche de nous. Ce qui m'intéressait surtout chez lui c'était sa capacité de surprise, d'émerveillement à être au monde, dont il est encore capable, malgré ses cinquante ans. 

La séparation entre la sphère publique et la sphère privée est vite abolie dans votre livre, la femme va tomber malade, contaminée par l'eau de la ville voisine qui a été au centre de politiques hasardeuses....

J'ai toujours été marqué par l'absurdité de certains scandales sanitaires. Je me faisais toujours la même remarque : que des politiciens aient cherché à s'enrichir, je le comprenais sans peine, mais les ingénieurs, qu'avaient-ils réellement à gagner, et à perdre là-dedans ? Les risques étaient immenses, ils le savaient. Comment se débrouillaient-ils avec leur conscience en accomplissant ces mauvais projets, foncièrement dangereux pour les individus ? Je voulais explorer cette question. J'ai pris conscience à vingt ans, au cours de mes études, que les ingénieurs construisent le monde. Je ne pense pas que les poètes, les écrivains, et les musiciens font le monde. Je crois que ce sont les ingénieurs. Je crois qu'il faut se débarrasser de ce mépris snob qui verrait en eux de purs mécaniciens, terre-à-terre. Je crois que les ingénieurs soutiennent le monde, et je voulais donc en faire entendre un dans mon livre. J'ai été étonné, lorsque la voix de Marcus s'est mise à me parler, qu'il ne soit pas un ingénieur de projet pharaonique, mais un simple ingénieur civil dans une petite ville, un ingénieur qui fait des routes et des écoles. J'ai voulu écrire un hymne aux ingénieurs. Un personnage m'a vraiment marqué avant l'écriture de ce livre, Peter Rice, un ingénieur irlandais très connu. C'est lui qui a notamment construit l'opéra de Sydney, avec Norman Forster qui a dit de lui qu'il était le meilleur ingénieur qu'il ait jamais connu. Il était si plein d'humilité, et de poésie, que la plupart des gens qui travaillaient avec lui disaient qu'il citait bien plus souvent des références littéraires, comme Joyce, que techniques. J'ai voulu que le livre soit immergé dans cette imagination poétique et sensible de Peter Rice, il est la figure que je poursuis dans le livre. 

Le livre s'ouvre sur l'Angélus du Jour des morts. Est-ce une manière de placer d'emblée la voix de Marcus entre le monde des vivants et le monde des morts ? 

Je suis sur la côte ouest d'Irlande, et ma mère vit dans le comté voisin. Dans cette région du monde, il y a une tradition folklorique qui offre la possibilité aux morts de retourner dans leurs maisons le jour de la Toussaint. On prépare d'ailleurs de la nourriture et des boissons pour eux. C'est une tradition folklorique que j'ai respectée enfant. Et j'ai voulu qu'elle apparaisse dès le début du livre, entre la cloche de l'Angélus à midi, et les infos de treize heures qui sont ici les plus importantes de la journée. 

La cloche de l'Angélus n'annonce-t-elle pas aussi le rythme central du livre, qui va offrir une structure à l'ensemble du roman, à cette unique phrase lancinante?

Oui, c'est un rythme systolique qui permet au roman d'avancer. Je sais qu'on a comparé mon livre à un poème. Ce n'était pas mon idée à l'origine d'écrire un poème en prose, peut-être plutôt une chanson. La cloche de l'Angélus descend dans le texte, et ne le quitte plus, lui offrant son coeur rythmique jusqu'à la fin.

[...] 

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