« Faire du cinéma c'est rendre possible ce qui paraît impossible »

Rencontre avec le jeune prodige singapourien Yeo Siew Hua pour son film Les Etendues imaginaires.
Par Jean-Christophe Ferrari

entretien 127
Photo Laura Stevens

Vous avez étudié la philosophie. Y-a-t-il certains philosophes ou certaines doctrines qui ont particulièrement attiré votre attention ? 

J'ai beaucoup réfléchi au concept d'identité tel qu'il a été élaboré par la philosophie occidentale. Mais aussi par les penseurs venus d'Orient. Comme Tchouang-tseu qui a imaginé la parabole du rêve du papillon. Vous la connaissez sans doute. Tchouang-tseu rêve qu'il est un papillon. Lorsqu'il se réveille, il se demande s'il n'est pas plutôt un papillon qui rêve qu'il est Tchouang-tseu. Dans la philosophie occidentale, on conçoit le rêve comme une illusion. Comme relevant du domaine du faux, ou du moins de ce dont il faut douter. A l'inverse, dans beaucoup d'écrits orientaux, le rêve est considéré comme étant aussi vrai que le réel. Car il offre la possibilité de dialoguer avec l'Autre. Et permet de transcender les frontières du soi pour aller vers ce qui est différent. Dans la philosophie orientale, l'identité est perçue comme mobile et fluide alors que la philosophie occidentale valorise ce qui est permanent, solide, substantiel. Selon moi, l'identité n'est jamais fixe : elle est toujours en interaction avec son environnement. J'avais étudié le cinéma avant de faire de la philosophie. Je me suis nourri des films de Hou Hsiao-hsien, d'Apichatpong Weerasethakul, de Jacques Rivette. Mais je voulais être capable de pouvoir proposer une pensée critique avant de réaliser mes propres films. 

Quel était le sujet de In the House of Straw, votre film précédent ? 

C'est un film un peu expérimental, lui aussi hanté par la question de l'identité. Le cinéma est décidément un médium extraordinaire pour explorer cette question ! In the House of Straw raconte l'histoire de trois amis qui décident de vivre en colocation. Quand on vit avec quelqu'un, on finit par se comporter comme lui, par parler comme lui. Et, d'une certaine manière, par devenir comme lui. Dans le film, ils se transforment littéralement l'un en l'autre. 

Avec Les Etendues imaginaires, vous interrogez l'identité d'une nation. Pourquoi celle-ci vous paraît-elle en partie construite et artificielle ? 

Singapour est un endroit très mixte qui mêle beaucoup de cultures et de religions. Cela produit un syncrétisme étrange. Surtout c'est un pays qui s'est constamment réinventé depuis l'indépendance envers la Malaisie en 1965. Nous avons étendu nos littoraux. Il est étrange de penser qu'autrefois Singapour avait des collines et des reliefs. Nous avons détruit nos reliefs pour construire le littoral. C'est un pays qui paraît avoir été imaginé. Comme s'il était sorti des spéculations d'un esprit rationnel. C'est ce que dit d'ailleurs, à un moment, l'un des personnages du film. Il est étonnant qu'un pays puisse ainsi ignorer ses frontières naturelles. Et constamment réinventer sa géographie et sa démographie. Singapour étant un pays de migrants, ce sont des décisions politiques qui déterminent quelles populations ont le droit de s'y installer ou pas. Ainsi même la population de Singapour est construite. C'est pour toutes ces raisons que j'ai l'impression que Singapour est une nation fabriquée. 

L'Utopie de Thomas More est, elle aussi, construite sur une île. Mais, on le sait, l'utopie peut vite virer à la dystopie...

Effectivement. Comme dans mon film, tout dépend du côté où vous vous situez. Si vous êtes un citoyen ou si vous êtes un migrant. Le film se situe à l'intersection des deux points de vue. Le policier habite une grande maison. Hormis le fait qu'il se sent seul, il n'a aucun problème objectif. Le migrant souffre. Une telle situation crée des inégalités de pouvoir. Le migrant ne peut pas négocier selon ses propres termes.

La manière dont vous liez les histoires de ces deux hommes est fascinante. Elles se rejoignent dans le rêve. Pourtant leur rencontre ne relève ni du souvenir ni de l'hallucination. Tout se passe comme s'il existait entre eux une connexion métaphysique. 

Oui, tout à fait, il s'agit d'une connexion métaphysique. J'ai voulu filmer une métamorphose. Les deux personnages ont le pouvoir de rêver de l'Autre et, ainsi, de s'affranchir de leurs frontières individuelles. Le film pose cette question : est-on capable de se mettre à la place de quelqu'un d'autre ? Sommes-nous aptes à l'empathie réelle, sachant que l'empathie se distingue de la compassion ? Je n'ai pas fait un film réaliste, je n'ai pas cherché à susciter la pitié du spectateur mais à le faire s'interroger : est-il capable de transcender ses frontières pour devenir un autre ? 

Le film m'a fait penser à Kaïro de Kiyoshi Kurosawa. Les personnages y sont avalés par des écrans d'ordinateur. Et transformés en fantômes. Or chez Kurosawa, le fantôme ne constitue pas seulement un fantasme. Il a une réalité objective autonome.

Absolument ! Kaïro est un film que j'ai vu et revu. Pour moi il n'y a pas de doute : ce qui se passe dans le jeu est aussi réel que ce qui existe à l'extérieur du jeu. De même que le rêve est aussi réel que l'état de veille. Je prends avec autant de sérieux les monologues prononcés par Wang quand il rêve que ses propos sur le chantier où il travaille. Ce sont deux mondes différents mais ils ont un niveau de réalité équivalent. Vous souvenez-vous que Wang rêve de sa propre mort ? Et bien beaucoup de gens me demandent s'il est vraiment mort. La réponse est oui ! Quand mes personnages disent vivre quelque chose, ils le vivent réellement ! Cela dit, Wang confie qu'il a l'impression que sa mort a été ignorée, oubliée. En effet : aussi longtemps que nous ne voyons pas les migrants, c'est comme s'ils étaient morts. Mais revenons aux écrans. Vous connaissez le jeu auquel Wang joue dans le cybercafé ?

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