Conversation-fleuve avec Robin Campillo pour le génial 120 battements par minute, grand prix du festival de Cannes.

"Je voulais raconter la lassitude, le moment où lâche la vie"
Par Damien Aubel

Robin Campillo est de ces rares cinéastes qui sont exactement à l'image de leurs films. Il a la verve un peu torrentielle de 120 battements par minute , qui charrie dans son cours souplement rythmé la profusion d'êtres, d'affects, de larmes et de rires qui entourent Act Up-Paris au début des années 90. Il a cette précision dans l'évocation qui rend si poignante, dans son film, l'histoire de Sean et Nathan, ce couple qui rayonne au milieu de la maladie et de la grande fresque militante. Rencontre avec un réalisateur qui prouve, après Eastern Boys , que politique et esthétique sont les deux faces d'une même médaille.

Damien Aubel : Pourquoi avoir choisi cette période précisément, le début des années 90?

Robin Campillo : C'est un tournant : le début du succès d'Act Up médiatique, après l'épisode de l'interruption de la messe à Notre-Dame (en 1991, des militants entrent à Notre-Dame pendant l'office de la Toussaint pour dénoncer l'interdiction du préservatif par l'Eglise. ndlr). C'est le moment où arrive plein de monde, dont moi, à Act Up. C'est aussi le moment où on voit poindre d'autres traitements comme les antiprotéases. C'était une période charnière, à la fois extrêmement jubilatoire pour le groupe, et inquiète car c'est alors qu'il y a le plus de morts à Act Up, et assez étrange : on sentait que les gens qui partaient, partaient un peu trop tôt par rapport aux avancées de la recherche.

D.A. : Philippe Mangeot, votre coscénariste a été une figure d'Act Up, vous-même en avez fait partie. Quelle est la part des expériences personnelles dans votre film?

R.C. : J'ai vraiment écrit ce film à partir de mes souvenirs, c'est la base. Il y a presque quelque chose de proustien dans la recomposition mentale d'un monde et d'événements que je rhabille, que je romance et que je métamorphose. Je suis allé vérifier après sur des documents ce que je racontais, mais sans être trop méticuleux. Car j'avais une mémoire extrêmement vive des détails notamment : je me souviens avoir ramassé les gélules d'AZT du jeune hémophile qui s'est fait traîner par la police, ou que Didier Lestrade m'avait offert une cassette, une mixtape, quand j'étais arrivé. Cette multitude de détails, je les ai mis dans le film et arrangés à ma façon dans une narration que j'ai voulue fluide et foisonnante.

D.A. : Vous évoquez Didier Lestrade, mais aucune grande figure historique du mouvement n'apparaît dans votre film. Pourquoi?

R.C. : Ca ne me gêne absolument pas qu'on considère que Thibault, c'est Didier Lestrade. Mais si on tient vraiment à authentifier des moments réels, on se heurte à des contradictions, à des moments où ça ne correspond pas à la réalité. Par exemple, la scène où Thibault vient rendre visite à Sean à l'hôpital, une visite qui se passe très mal, c'est moi qui l'ai vécue.

D.A.: Le cinéma n'a pas ignoré le sida et le militantisme. Je pense à David France et How to Survive a Plague, ou, avant Act Up, à Larry Kramer et sa pièce The Normal Heart, devenue un film en 2014...

R.C. : J'ai vu ces films. Pour Larry Kramer, le fondateur d'Act Up, on voit en particulier de quelle colère est né le groupe, c'est assez fascinant. J'ai aussi vu le documentaire United in Anger  de Jim Hubbard. Mais il y a une différence essentielle : l'Act Up américain ne ressemble pas vraiment à sa version parisienne. Par exemple, il n'y a pas de président aux Etats-Unis, tandis que la loi de 1901 en impose un en France, avec un bureau. D'où une configuration du groupe et une façon de prendre la parole qui ne sont pas les mêmes. Et il y a le fait que ce n'est pas un pays jacobin comme la France : on trouve des Act Up New York, Boston... Il y a quelque chose de beaucoup plus libre, de beaucoup plus démocratique que ça ne l'était en France. Comme Act Up-Paris me paraissait donc très différent, je n'ai pas éprouvé le besoin de me positionner face à ces films. En revanche, il a fallu que je me positionne sur un film, Silverlake Life : The View from Here  que j'aime beaucoup. C'est un docu sur un couple gay en train de mourir du sida, filmé par l'un des deux hommes, qui montre très bien le passage des années 70 aux années 80 et le début de l'épidémie. Le film va tellement loin dans la façon dont il montre la maladie - son apparition, les modifications du corps, la maigreur... - que je n'ai pas voulu, de mon côté, aller aussi loin. Je voulais plutôt raconter la lassitude, le moment où lâche la vie. J'avais l'impression que si j'allais trop dans le pathologique, dans le pathos aussi, j'allais me couper de cette espèce de tunnel où on se retrouve avant la mort, cette espèce de réalité qu'on ne connaît pas.

campillo 

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