Tant qu'il y aura des hommes

He Scarlet Letter marque le superbe retour d'Angélica Liddell. L'auteure, metteure en scène et actrice espagnole s'inspire du roman d'Hawthorne, pour en faire un spectacle habité sur le puritanisme contemporain. Reportage. Par Oriane Jeancourt Galignani
Par Oriane Jeancourt Galignani

liddellUne déclaration de guerre peut cacher une déclaration d'amour. Et cette même déclaration d'amour peut cacher un combat sourd, viscéral, essentiel au théâtre. Chez Angélica Liddell, on ne démêle pas le désir et la violence, l'agression et la beauté. L'humiliation et l'adoration. Cet écheveau est sa puissance, ce dédale, sa justesse. Créature bondissante sur scène, oeuvrant à la chorégraphie sensuelle et poétique qui domine le spectacle, Angélica Liddell déclare son amour des hommes. Elle n'a jamais été aussi proche de l'elfe orgiaque qu'elle rêve d'être. Cet enfant caché de Pasolini et d'Artaud trouve dans The Scarlet Letter, le point précis d'équilibre entre sa pensée et son esthétique. Le point d'orgue de vingt ans de création, de mise en jeu de son corps et de ceux de ses acteurs. Elle condense en à peine deux heures de spectacle ce débat qu'elle mène en permanence avec la sexualité, la transgression, et la morale contemporaines. Ce jour de décembre où je découvre le spectacle sur la vaste scène du Théâtre d'Orléans, la salle reçoit avec calme ce que Liddell a à transmettre. Une pastorale ouvre le spectacle, Adam et Eve, jeunes et beaux, surgissent nus, et viennent se recueillir, sans doute avant de faire l'amour, sur la tombe de Nathaniel Hawthorne. Fragile, kitsch, ce couple est la promesse d'un amour que Liddell s'apprête à défendre à sa manière féroce, intransigeante, grotesque. 

L'auteur de La Lettre écarlate fixe le point de départ et d'arrivée de ce spectacle qui use de mille détours pour raconter la chute d'un monde innocent dans le puritanisme. Angélica Liddell s'adresse vite à nous : « Celle qui vous parle tue, vole, pervertit. Sans juge, l'art n'existerait pas. Sans hypocrisie l'art n'existerait pas. Bref, sans vous l'art n'existerait pas. Je vous remercie donc de me mépriser. » Le masochisme délictueux de Liddell diffuse une onde de plaisir dans la salle. L'écriture est solennelle et le ton est rare. Personne ne s'offusque de la présence de ce groupe d'hommes nus sur scène, choeur actif autour d'Angélica. On ne découvre pas le goût de Liddell pour les hommes, ni pour leurs corps, le choeur masculin était déjà présent, il y a quatre ans, dans son spectacle sur la violence et la souffrance masculines, You Are My Destiny. Son costume met plus mal à l'aise : elle apparait double, de face une robe noire de puritaine classique, en Hester, héroïne d'Hawthorne, et de dos faussement dénudée, couverte d'une coque de blessures et de lacérations, en Angélica. Tout au long du spectacle, elle va alterner entre les deux femmes. D'une part, elle s'adresse à nous en Angélica, nous provoquant en parlant de la méchanceté des femmes qui vieillissent, monologue hilarant qui ne pouvait être écrit que par une femme de plus de cinquante ans. D'autre part, elle endosse le rôle d'Hester face à Arthur, le pasteur hypocrite qui la condamne à sept ans d'ostracisme. Si l'alternance peut sembler complexe pour celui qui ne connait pas le livre d'Hawthorne, la salle peu à peu s'abandonne au rythme de la pièce. « Je travaille comme un peintre » répète souvent Angelica Liddell en répétition. Elle qui fournit beaucoup de croquis à son équipe avant de commencer le travail fait partie de ces metteurs en scène, comme Katie Mitchell, Robert Lepage et bien d'autres, qui pensent en tableaux. 

Wajdi Mouawad qui la programme à la Colline et qui l'admire depuis longtemps la compare même à Gaudi élaborant la Sagrada Familia lorsque nous l'évoquons avec lui : « La Sagrada familia est comme un tas de merde qui est en train de fondre au soleil des inepties, des violences de ceux qui dictent la morale, or il y a comme une forme invisible qui va contre, quelque chose qui est la réelle élévation, qui tente de lutter contre ce visible macabre. Angélica est du même instinct, elle met en scène un effondrement de la merde pour mieux faire ressentir le spirituel, la puissance d'élévation qui est en nous et que nous ne cessons pas d'injurier ». 

Quelques jours plus tard, je demande à rencontrer Angélica Liddell. Elle refuse, comme toutes les demandes d'interview qui lui sont adressées. Je rencontre Borja Lopez, son assistant et comédien, qui fait partie de ce choeur masculin composé d'acteurs portugais et espagnols qui oeuvre sur scène. Il me confirme qu'Angélica Liddell vit dans la réclusion, refuse toute interview en France et en Espagne, et ne lit aucune critique. Elle écrit dans la solitude, puis au cours de workshops avec les comédiens. Son premier réflexe, en effet, est de penser la dimension visuelle de ses spectacles. « Il y avait par exemple pour ce spectacle un tableau de Zurbaran, Agnus Dei, un agneau aux pattes ficelées. Je crois que les corps sont des métaphores pour elle qui peu à peu se transforment en discours. Voilà pourquoi elle organise le spectacle en abécédaire, pour faire le lien entre les corps et les discours. » Des corps qui sont parfois là pour illustrer la violence des propos. Mais ici de manière très tenue. 

Si quelques spectateurs sont partis au cours de la scène de fellation orchestrée en communion à l'avant de la scène, Angélica Liddell ouvrant la bouche, et les hommes avançant leurs sexes comme ils tendraient l'hostie, ils seront finalement assez peu à juger le spectacle insoutenable. Borja Lopez s'en réjouit, « Nous recherchons bien sûr l'amour de la salle, que croyez-vous ? » Je ne crois rien et écoute avec intérêt ce jeune homme me raconter comment Angélica Liddell, au cours de ses rigoureuses répétitions, les exhorte à demeurer « fidèles à la beauté ». « Elle répète souvent cette expression de Jan Fabre, vous êtes des guerriers de la beauté, je crois que c'est ça le plus important pour elle, la beauté, comme moyen aussi de se réconcilier avec l'existence. » Fabre, bien sûr, le chorégraphe flamand qui allie si finement provocation et grâce, doit être une figure familière pour Liddell. Ceci dit, pour ce spectacle, ce fut Les 120 Journées de Sodome comme me raconte Borja Lopez qui fut une des influences esthétiques majeures.

Si l'empreinte pasolinienne est moins évidente qu'à Avignon il y a trois ans, dans Qué haré yo con esta espada?, écrit au lendemain du 13 novembre et qui plaçait une série de jeunes filles blondes, peu à peu dénudées, et jouant sexuellement avec des poulpes, c'est parce que cette fois-ci Liddell agit bien plus en sémiologie et ritualisation.Un spectacle qui dit son amour des hommes, et son aversion pour un phénomène qu'elle exprime ainsi : « Je n'aime pas ce monde où les femmes ont cessé d'aimer les hommes ». Le pavé est lancé, la mare est offerte, on la reconnaît facilement, #MeToo et ses possibles dérives. Plus tard, elle épinglera une « chasse à l'homme », puis une « justice de salon de coiffure ». Voilà chose acquise, elle souffre avec les hommes de ce qu'elle voit comme une résurgence du puritanisme parmi les femmes contemporaines. Angélica Liddell distille l'amour sur les braises d'une guerre des sexes. Mais elle est une femme, et c'est bien de là qu'elle s'offre la liberté d'expression qui est la sienne. Une position que Wajdi Mouawad comprend parfaitement : « Je trouve sain de s'en prendre parfois à sa tribu, de la questionner. » En attaquant les femmes, nul doute qu'Angélica Liddell s'attaque elle-même. 

Et si son dos est une plaie vive, comme s'il venait d'être fouetté au sang, c'est bien parce qu'elle se donne, par le scandale, à punir. Dans la salle d'Orléans, chacun s'est demandé jusqu'à la fin du spectacle jusqu'où ira cette femme dans son expiation.

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