Rentrée Littéraire

Dossier Rentrée littéraire, première partie.
Par Dossier coordonné par Vincent Jaury

Transfuge vous offre un panorama des meilleurs livres de la rentrée, français et étrangers. Une sélection sans concession qui s'ouvre avec Le Dictionnaire égoïste de la Littérature mondiale de Charles Dantzig.

 

dantzig« La vulgarité est la Truie qui règne sur le monde depuis toujours »

Quatorze ans après son Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig signe un second dictionnaire, consacré à la littérature qu'il qualifie de mondiale. Un livre original, très personnel, où l'amour des lettres apparaît à chaque ligne. Interview-fleuve de celui qui incarne le mieux aujourd'hui l'érudition joyeuse. C'est l'événement de la rentrée littéraire. 
Par Vincent Jaury - Photos Laura Stevens

S'il fallait retenir un mot, pour qualifier ce poète, ce romancier, cet essayiste, ce pourrait être « joueur ». A plus de cinquante ans, l'ivresse de la poésie et du savoir enchante toujours autant Charles Dantzig. Il suffit de lire ce Dictionnaire, qui s'inscrit dans la continuité de son Dictionnaire de la littérature française (2005) et de son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2009), pour s'apercevoir que cette verve-enthousiasme, agacement, gai savoir, sévérité, apaisement, exaspération-demeure intacte. Jamais d'affliction dans son oeuvre, c'est sa politesse d'artiste que l'on remercie. Ce livre est un noble vin qui nous porte à la méditation, à gamberger, à la rêverie. Qu'attendre de plus d'un livre ? Nous avançons dans le texte et l'esprit des poètes et romanciers américains qu'il connaît par coeur ; il scrute à la lettre les textes latins et grecs qu'il maîtrise sur le bout des doigts ; nous passons aussi par des approches par sujet, ou par la vie intime de l'auteur. 

Nous entrons dans ce palais des jouissances où l'on croise tous ces êtres de chair et de papier, mais jamais à la manière de l'académie. C'est que Dantzig sème le désordre comme un enfant pris de désirs. C'est un dédale où l'on se perd, mais toujours dans la beauté, le luxe, le calme et la volupté des lettres. C'est sa grandeur, et l'on observe une nouvelle fois à quel point il est nietzschéen : « je ne connais pas d'autre manière d'être occupé à une grande tâche que le jeu : comme signe de grandeur, c'est une condition fondamentale. La moindre contrainte, une mine renfrognée, un accent rauque dans la voix, autant d'arguments qui parlent contre un homme, et à plus forte raison contre son oeuvre. »

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L'imprudent

Avec Katerina James Frey nous offre une incandescente leçon d'imprudence. Rencontre avec un auteur scandaleux.
Par Jean-Christophe Ferrari - Photos Laura Stevens

L
'homme commence directement par un aveu : « vous savez, il y a quelques temps j'étais déprimé. Je voulais mourir. J'ai parlé à un ami. Et je lui ai dit : mec tous les matins je me réveille et j'ai envie de me suicider. Il m'a demandé : où es-tu ? Dans ta grande maison cossue du Connecticut ? Tu portes tes boucles d'oreilles ? J'ai répondu que non. Il m'a dit : tu veux te tuer car tu t'es fait bouler. Tu n'es pas un mec qui vit dans le Connecticut et qui porte un polo Lacoste. Il faut que tu te remettes à écrire. C'est ce que j'ai fait ».

Pantalon blanc, tee-shirt gris, bouteille de Coca aux lèvres, chewing-gum collé au palais, James Frey pourrait passer pour l'un des innombrables touristes américains qu'on croise à Paris. Mais à la différence de ses bruyants compatriotes, il parle d'une voix posée, au timbre réfléchi, parfois hésitant : « Je voulais écrire de façon à ce qu'on ne reconnaisse aucune influence dans mon écriture. De sorte à ce qu'elle soit absolument singulière, sauvage, téméraire, imprudente, mais aussi très pure et raffinée ». Je l'interroge sur la musicalité particulière de son style, cette manière d'être avare en signes de ponctuation et, un peu comme les poèmes de William Carlos Williams, de distribuer les mots au hasard de l'espace de la page. « Une seule personne a le droit de toucher à mon texte : Patrice Hoffmann, le directeur éditorial de la littérature étrangère chez Flammarion. Aux États-Unis, ils n'ont contractuellement pas le droit de changer mon manuscrit. Il ne faut pas croire pour autant que l'écriture constitue pour moi un processus facile. Les choses ne se contentent pas de couler. Je peux revenir dix fois sur une même phrase ». Il s'allonge sur un petit canapé et mime pour moi les conditions dans lesquelles il écrit : allongé, deux doigts sur le clavier, les yeux rivés sur les photos épinglées au mur (Rimbaud, Baudelaire, Rodin, Henry Miller), la musique à fond (Black Sabbath, The Ramones, Black Flag, The Beastie Boys, Metallica, Withney Houston, Prince). « Il y a quelques années, j'étais à Lyon pour un colloque sur le roman. J'ai rencontré des étudiants français qui consacraient leurs thèses à mon travail. Ils me posaient des questions formelles précises et je ne savais absolument pas quoi leur répondre ».

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Si le choeur vous en dit

Miriam Toews fait vivre dans Ce qu'elles disent, des femmes qui s'émancipent d'une communauté mennonite. Rencontre avec une écrivain canadienne qui s'est réinventée par la littérature, après une enfance fondamentaliste.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Huit femmes réunies dans un grenier à blé prennent la parole. Huit femmes, pour composer un tribunal, ni civil, ni céleste, qui tâtonne vers la justice. Huit femmes pour s'accorder sur la possibilité du pardon ou de la fuite. Il y a dans le roman de Miriam Toews un renversement de la Genèse : ce n'est pas Dieu qui crée le monde en l'énonçant, mais les femmes qui par la parole, refondent leur monde ; la communauté mennonite où elles sont nées, ont vécu, et ont été victimes de viols. Miriam Toews part d'un fait divers monstrueux qui a été commis dans une communauté mennonite en Bolivie, entre 2005 et 2009. Au cours de ces années, plusieurs centaines de femmes, de trois à quatre-vingts ans, ont été anesthésiées pendant la nuit, et violées par huit hommes. Cette affaire, au retentissement mondial, a fait connaître les mennonites. Riche d'un million sept cent mille fidèles dans le monde, cette communauté est une branche anabaptiste du protestantisme. Dispersée en plusieurs colonies, du Canada à l'Amérique du Sud, cette communauté pratique son propre langage, dérivé du bas-allemand, sa propre éducation, fondée sur les Evangiles et l'analphabétisme pour les filles, sa propre foi, l'enfer et le paradis y sont conçus de manière littérale, et y enseigne ses valeurs centrales : le pacifisme, le pardon, et le rejet absolu du monde extérieur. La consanguinité y est de rigueur.

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Les indociles

Roman des orphelins et des sans-grades, Éloge des bâtards d'Olivia Rosenthal est une des très belles réussites de la rentrée française.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Olivia Rosenthal nous a habitués à ne pas nous habituer. Depuis son premier livre, Dans le temps publié il y a vingt ans, jusqu'au saisissant Mécanismes de survie en milieu hostile (2014), elle assume de déjouer les voies droites, les narrations binaires, les modes romanesques, jusqu'à ébahir, jusqu'à désarçonner. Elle demeure de ceux qui ne conçoivent pas la facilité, le repos du guerrier-écrivain, le balancement du semblable vers le même. Je savais donc, en ouvrant Éloge des Bâtards, que j'entrerais en territoire inexploré. J'ignorais qu'il fût si radicalement intime. Qu'elle puisse plonger si avant dans les origines de nos identités, de nos psychismes. De quoi s'agit-il ? D'un groupe. Les chapitres se succèdent, au gré des rendez-vous clandestins que se donne ce groupe dans des lieux cachés, au bord d'autoroutes, de fleuves, de voies rapides, « en bout de lotissement ». A quel genre de mouvement participent-ils ? Rien n'est précisé en termes politiques, le ton est à la fable. Ils sont les arpenteurs des no man's land d'une ville sans nom où l'urbanisation accomplit son oeuvre folle, et dévore les derniers espaces de vie, et d'utopie. Les récits des personnages s'élaborent sous la menace évoquée d'une intervention autoritaire qu'ils défient, par leur simple rassemblement. Pénètre-t-on dans une fable zadiste, une ode à la résistance des marges ? Sans doute y-a-t-il une part inspirante de ces mouvements dans le roman. Mais Rosenthal intervient lorsque le « nous » politique, redevient un « je » romanesque. Nous sommes peut-être aujourd'hui, peut-être demain. A une époque d'inquiétude, et d'imminente catastrophe. Raconter face à l'avancée du silence s'avère un très beau geste romanesque, héritier des Mille et Une Nuits. Rosenthal s'inscrit dans une tradition de fabulistes, qui réunit aujourd'hui un certain nombre d'écrivains, de Salman Rushdie à Antoine Volodine ou Miquel de Palol, catalan qui signait récemment une épopée, Le Jardin des sept délices, à l'heure de la fin du monde. Mais chez Rosenthal, cette apocalypse n'a rien d'effrayant, on décèle même un jeu surréaliste dans les actions que le groupe propose : « On ferait pleuvoir des plumes du haut d'une tour de cité./ On a installé des miroirs sur le sol pour que les gens marchent sur le ciel. »

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