« Quand je tourne, c'est comme si je peignais»

A l'occasion de la sortie du Sel des larmes, Philippe Garrel nous a accordé un grand entretien au cours duquel il revient longuement aussi bien sur sa méthode de travail et son amour des acteurs que sur ses relations avec son père, son regard sur les réal
Par Serge Kaganski

gareDepuis La Jalousie votre cinéma entre dans un resserrement sur le couple, la famille. De plus vous filmez en noir et blanc avec des collaborateurs réguliers. Fonctionnez-vous par cycles ou est-ce plus intuitif ?

Oui, le terme de cycle me paraît juste. Ces films ont en commun l'absence de mégalomanie dans la mise en scène et les moyens utilisés. J'ai compris qu'on n'était pas meilleur avec des budgets trois fois supérieurs et tout ce que cela impliquait. On a autant de chance de faire un très bon film avec un petit budget, pour peu qu'on soit très pratique et qu'on sache bâtir ce type de film.

N'avez-vous pas toujours travaillé avec des petits budgets ?

Oui mais mes budgets ont été divisés par deux au début des années 2010. Ça implique d'être économe, de faire des films avec peu de personnages... Cette contingence économique a recréé un style, un style que je garde.

Vous écrivez vos scénarios en tenant compte de ces contingences budgétaires ?

Le scénario du Sel des larmes, coécrit avec Arlette Langmann et Jean-Claude Carrière, était très court mais très costaud. J'ai obtenu un budget un peu plus élevé, comme si j'avais retrouvé de l'envergure. Pour 1 h 40 de film, j'ai tourné environ six heures de pellicule, parce que je fais très peu de prises, je jette peu, et je monte en cours de tournage. Et puis je tourne dans l'ordre, ce qui me permet de corriger le cap en cours de tournage. C'est ma méthode, elle ne coûte pas des milliards, elle me permet d'être très efficace et de prendre un grand plaisir à tourner.

Le tournage est la phase essentielle pour vous ?

J'aime le cinéma pour le tournage. Là, j'ai tiré les rushes en 35 mm muet. Ensuite, on les transfère en numérique et on les monte avec le son. Mais j'aime bien voir le premier résultat en 35 mm muet, ça me donne une boussole. On a tiré sur de la pellicule Orwo : c'est très anthracite, et un peu beige en dessous, ça donne un effet de lumière de caverne, c'est très beau.

D'où vient l'acteur principal, Logann Antuofermo ?

De la classe de conservatoire où j'enseigne. Tous mes jeunes acteurs viennent de là. Chaque mardi, on tourne des scènes près du conservatoire : dans la rue, dans des cafés, des petits hôtels... Ensuite, en fin de journée, on les regarde ensemble et on garde les bonnes, qu'on met bout à bout. Au bout d'un certain temps, on les regarde à nouveau et on voit comment les élèves progressent. Je choisis mes acteurs en fonction de leur interaction : si ça fonctionne très fort entre deux jeunes gens de manière évidente, c'est ce qui me guide. C'est comme fabriquer un puzzle : il fallait que Logann fonctionne bien avec les trois filles – Oulaya Amamra, Louise Chevillotte et Suheila Yacoub.

Oulaya, vous l'aviez vue dans Divines ou dans L'Adieu à la nuit ?

Quand j'ai commencé à travailler avec elle, je ne savais pas qui elle était. Elle était très aimée par le reste de la classe, et peut-être déjà connue. Dans la même classe, il y avait Logann. Je leur ai fait jouer une scène de drague à un arrêt de bus, comme celle du début du film, inspirée par des scènes similaires chez Eustache ou Pialat. J'ai trouvé que ça marchait très bien entre eux.

Luc vit des histoires amoureuses avec trois femmes successives. La première est-elle une femme-sentiments, la deuxième une femme-sexe, et la troisième une femme-dominante ?

Oui, c'est à peu près comme ça que ça a été écrit. Je voulais qu'il y ait trois tableaux de femmes très différentes les unes des autres. Mon film est une étude sur l'amour...

Quand Luc quitte la première femme, il lui dit « je ne t'oublierai pas ». Il les aime l'une après l'autre ou les trois en même temps ? L'amour perdure-t-il après la rupture ?

Il y a un aspect Don Juan chez Luc. J'ai montré le film à une amie médecin et elle m'a dit « tu n'es pas tendre avec les hommes » . Il y a un poème de Rimbaud où il parle des petites lâchetés. Je trouve jubilatoire de montrer ces petites lâchetés que nous commettons tous. Moi, je n'aime pas trop l'ironie. Là, comme c'est un homme qui écrit, moi en l'occurrence, la vision critique de l'homme est aussi dirigée contre moi-même – ce n'est pas de l'ironie. Une fois, après une conversation avec mon père, Maurice, on s'était dit qu'il fallait jouer le commun des mortels. Et ça me fait penser qu'une autre chose a démarré avec La Jalousie : il me devenait insupportable d'ancrer mes films dans la bourgeoisie et je me suis dit que mes histoires se passeraient dans le peuple. C'est quelque chose qu'on ne remarque même pas, mais depuis La Jalousie, mes personnages ne sont pas des bourgeois aisés.
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Photos Nicolas Guérin

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