« Peu importe le nombre de cauchemars que vous ferez, vous allez mourir ! »

Avant de devenir l'immense peintre des bas-fonds sud-africains, le photographe Roger Ballen, hanté par l'effacement progressif de notre lien à une humanité première, a saisi l'enfance, solaire et inquiétante. Rencontre avec la star.
Par Fabrice Gaignault

dossierUn homme s'enfonce dans les souterrains du monde, dans des chambres d'ombres où se dessinent des vies parallèles, un théâtre de vérités cruelles qui est l'envers de notre univers devenu si lisse. Son miroir que certains prétendront déformé bien que monstrueusement vrai, et plus sincère que la génération Photoshop. Installé en Afrique du Sud, l'Américain Roger Ballen ne cesse de questionner depuis des décennies les empreintes primitives et énigmatiques (les adjectifs qui lui viennent à l'esprit pour définir son travail) nous reliant-mais pour combien de temps encore ?- à la beauté sauvage de notre monde, beauté sauvage vouée à une extinction assumée. Mais à côté des vieillards édentés, des visages simiesques, des silhouettes pathétiques, voire grotesques, ou effrayantes que l'on peut découvrir à la Halle Saint Pierre voici les enfants de Roger Ballen, souriants, exultants, mais aussi habités d'une férocité ambiguë, rassemblés chez Karsten Greve. Rencontre à la galerie, parmi ses fantômes, intérieurs, et parcourant les murs et ses songes.

L'exposition organisée chez Karsten Greve est consacrée à votre regard sur l'enfance. C'est la matrice de toute votre oeuvre.

Oui, vous avez raison. L'enfance est la nature de la vie même. À travers ces tentatives d'approches de l'enfance des autres, je tente de voyager dans mon passé, de voir apparaître tout ce que j'étais alors, ce moi qui se formait. Ces photos exposées constituent un voyage dans la mémoire et dans la nostalgie de quelque chose de mystérieux qui vient de passer. Elles montrent une vision naïve, une vue romantique du monde qui me plaît. Comme toutes mes images, celles-ci sont fondamentalement esthétiques et psychologiques, mais aussi, j'espère, universelles, primitives, et existentielles.

Comment avez-vous forgé votre propre identité si aisément reconnaissable ?

Je ne peux pas l'expliquer. Je ne sais jamais comment va se passer mon processus créatif et je ne connais pas d'avance les résultats, mais c'est ainsi. Et ça devrait être le but de l'art pour moi. Au fil des années, j'ai développé une esthétique. Il s'agit de réalités multiples qui comportent plusieurs strates et de multiples significations. J'ai toujours dit que si vous pouviez définir une image autrement que par les mots énigmatique ou mystérieux, c'est que c'est probablement une mauvaise photo. J'aime travailler dans des endroits en marge, où les gens vivent dans le chaos et la désolation. Des gens qui ne peuvent pas faire face à la société. Je travaille à la périphérie de la société et à l'extrémité de l'esprit. Le lieu que les gens n'aiment pas avoir à traiter.

Vous parlez de strates. Votre métier de géologue a-t-il eu une influence sur vos recherches artistiques ? 

Bien sûr. La géologie, c'est l'histoire du temps. L'histoire de l'évolution de la Terre qui est, elle-même, liée à l'évolution de mon esprit. Tout ce qui fait ce que je suis est lié à l'évolution de la Terre. La géologie vous apprend cela. Lorsque vous descendez sous terre, c'est comme si vous remontiez dans le temps jusqu'au début de la vie. Il y a quelque chose de très poétique là-dedans. Ma formation de géologue a bien sûr inspiré mon travail, mais vous devez comprendre une chose : la géologie est avant tout une science alors que mon art est bâti sur une grande part d'improvisation. 

Comment est apparu ce monde que vous qualifiez de «ballenesque» ?

Au début des années quatre-vingt lorsque je me suis baladé dans la campagne sud-africaine pour en tirer quelque chose. Je ne pouvais prendre aucune photo parce qu'il faisait trop chaud et tout était trop lumineux. J'étais perdu. Alors, j'ai commencé à frapper à des portes, je suis entré dans des maisons et j'ai su que je tenais quelque chose : les gens eux-mêmes dans leurs rituels et leurs façons de vivre au plus près des origines. J'ai commencé à utiliser un flash et un format carré. Et ainsi, littéralement en 1982, je suis allé de l'extérieur vers l'intérieur. De l'extérieur à l'esprit. De l'esthétique formelle à la psychologie intuitive. 

Vous n'êtes plus jamais ressorti de l'obscurité de ces intérieurs habités de personnages et de mondes étranges...

Absolument. J'ai à ce moment-là commencé à trouver mon cheminement esthétique. Puis, au milieu des années quatre-vingt-dix, j'ai pris un crayon et dessiné des trucs sur les murs. C'est ainsi que j'ai rajouté peu à peu des éléments dessinés par moi ou d'autres, purement à l'instinct, puis j'ai rajouté des objets, des animaux... Le problème avec la plupart des artistes et des photographes contemporains, c'est qu'ils dépendent de ce qui se fait ailleurs et restent à l'extérieur de leurs images, comme si, au fond, ils étaient effrayés à l'idée d'aller trop loin. Ils passent leurs temps à chercher sur Internet pour trouver l'inspiration. Le plus important est de vivre une expérience physique dans un lieu réel. Que vous sentiez ce que vous ressentez d'une manière ou d'une autre, si vous sentez le goût du toucher dans un endroit qui a un impact sur votre psyché, c'est gagné.

L'autre jour, à la Halle Saint Pierre, j'ai entendu un visiteur de votre exposition dire à sa femme : c'est comme si j'étais enfermé dans un épouvantable cauchemar...

C'est une incompréhension totale car mes travaux ne sortent en aucun cas de mauvais rêves. Tout ce que je montre existe, à condition de franchir d'autres portes et d'accepter des mondes différents. Rien dans la nature n'est cauchemardesque. Des choses, des êtres, en apparence monstrueux peuvent être bouleversants pour qui sait les regarder. Et puis n'oubliez pas cela, peu importe le nombre de cauchemars que vous ferez, vous allez mourir. Peu importe ce que vous faites. Et c'est le seul vrai cauchemar. 

Pourquoi les rats sont-ils si présents dans vos compositions ? 

C'est une longue histoire. Avant que je ne fasse la série avec les rats, j'avais réalisé une autre série appelée « Asylum of the birds » consacrée aux oiseaux. Dans notre imaginaire, les oiseaux dominent les cieux et symbolisent la pureté. Les rats, eux, vivent sous terre et symbolisent l'inverse, la saleté, la maladie, le chaos. J'ai trouvé que ce serait très intéressant de réunir dans les mêmes images les symboles de la pureté et du chaos pour faire une série sur les rats car cette distinction entre espèce n'est pas si simple : en Afrique, par exemple, le rat n'a pas la même signification qu'en Suisse. On ne les considère pas comme un animal repoussant, on vit avec, et on le mange aussi. Je veux simplement montrer que dans la nature, il n'y a ni bon ni mauvais éléments. Chaque espèce y a sa place. Le rat n'a rien de mauvais en soi, il possède juste quelque chose de chaotique qui me fascine. 

Vous avez été géologue pendant une trentaine d'années. Pourquoi n'avez-vous pas embrassé seulement la carrière de photographe ?

Parce qu'il m'aurait été impossible de vivre correctement de ce métier. Essayer de vendre des images artistiques en Afrique du Sud, c'est comme essayer de vendre de la neige aux Eskimos. Je n'aurais jamais pu survivre sans ma petite entreprise de géologue. J'ai donc eu un métier que j'aimais et qui m'a inspiré. J'ai gagné de l'argent avec. J'ai deux enfants et je ne vois pas comment j'aurais pu les élever correctement en ne pratiquant que mon art.  [...] EXTRAIT... 

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