« Mon film est antinationaliste »

Nadav Lapid signe un des grands films de ce début d'année. Synonymes, Ours d'or à Berlin, conte l'histoire d'un jeune Israélien qui fuit son pays pour s'installer à Paris. La mise en scène est virtuose, et le film est intelligemment politique. Rencontre a
Par Serge Kaganski

LAPIDL'expression « film coup de poing » est un cliché critique usé jusqu'à l'os de la phalange. Pourtant, on peut la ressortir de son placard poussiéreux pour donner une idée de la première impression que laisse Synonymes au spectateur. Propos, style, montage, sens affolé et affolés, tout dans ce troisième film de Nadav lapid est coup de poing, coup de boule, claque, gifle, baffe, mandale – ne rayez pas les synonymes inutiles. Comme le cinéaste il y a vingt ans, Yoav, le personnage principal, débarque à Paris sans le sou pour y renaître existentiellement, et quasi littéralement. Yoav veut se défaire de son israélité, devenir Français, ou peut-être redevenir Juif errant comme ses ancêtres. Pour accomplir cette mutation, il faut passer par la langue : abandonner l'hébreu, apprendre obsessionnellement celle de Bonaparte et de Zidane (deux anciens fétiches du cinéaste). D'où les synonymes, mémorisés par Yoav façon mantra – témoin sa tirade sur Israël appelée à rester dans les mémoires : pays « méchant, obscène, ignorant, hideux, vieux, sordide, etc ». A laquelle son ami Emile répond par une inflexion qu'il ne faudrait pas oublier non plus : « aucun pays ne peut être tout ça à la fois ».

Mais prendre Synonymes pour un film simplement politique, un pamphlet critique d'Israël de plus, serait à côté de la plaque. Nadav Lapid est un artiste, un musicien, un chorégraphe, un sculpteur, un philosophe, un cinéaste, pas une grande gueule pour audience de chaîne info. Loin du naturalisme, son film est une fable abstraite et sensorielle qui carbure à l'ambiguïté, à la dialectique, à l'ouverture à l'interprétation polysémique : Yoav voudrait se débarasser de son corps d'ex-militaire mais reste prisonnier de son enveloppe musclée ; il noue une relation avec un couple de jeunes bourgeois où se mêlent l'amitié, la séduction, l'érotisme, l'amour et des choses moins nobles comme un rapport de commerce, un échange intéressé (des histoires contre de l'argent, de la distraction contre de l'intégration...) ; Israël est certes malmené, mais la France s'en tire à peine mieux et on sent bien que, aux yeux de Yoav (et de Lapid), aucun pays ne serait raccord avec sa quête... Prenant comme modèle Hector le héros perdant de l'Iliade plutôt qu'Achille le vainqueur, Yoav est-il un enfant ou un guerrier, une brute ou un révolutionnaire, un candide ou un fou, un rejeton de Jon Voight dans Macadam Cowboy (l'innocent dans la ville) ou de Terence Stamp dans Théorème (l'élément perturbateur de l'ennui bourgeois) ? A moins qu'il ne soit le fils de Marlon Brando dans Le Dernier Tango (l'appartement vide, le manteau ocre-beige, la masculinité animale) et d'Emilie Dequenne dans Rosetta (le fighter toujours en mouvement, jamais apaisé, quitte à mordre les mains qu'on lui tend) ? Tout reste ouvert, incertain. Ce qui est certain en revanche, c'est la puissance stylistique de Lapid, ses cadres limpides, son travail sur le son, l'électricité qu'il irrigue dans chaque plan de ce film avec la complicité fusionnelle de ses acteurs, l'extraordinaire Tom Mercier en tête. Yoav et Nadav inventent un personnage et un film furieux, grinçant, et certes pas toujours aimable, comme un parcours du combattant vers une vérité et vers la liberté.

Nadav Lapid parle de Synonymes et de son parcours dans un français clair, châtié, sophistiqué, prouvant une nouvelle fois que ce qui se pense bien s'énonce bien. Il garde aussi ses zones d'opacité, de mystère qui le font échapper aux étiquettes simplistes, comme quand après avoir proclamé son peu d'appétence pour l'armée, il confesse une certaine fascination pour les corps virils. On pourrait tout aussi facilement le cataloguer antisioniste, ce qui serait rapide et sommaire, car c'est au nom d'une idée très élevée d'Israël qu'il critique aussi durement son pays. Son rêve serait sans doute que l'art, la poésie et l'esprit d'ouverture remplacent la paranoïa, l'obsession sécuritaire et l'armée comme préoccupations centrales de la société israélienne. On se doute que ce n'est pas pour tout de suite, surtout dans une époque qui s'extrême-droitise dans toutes les zones de la planète, ce qui laisse de la marge à Nadav Lapid pour continuer à déployer son cinéma critique et décocher de futurs « films coups de poing ».

Synonymes est inspiré de votre propre séjour en France il y a vingt ans. Vous dites avoir eu le désir de quitter Israël et de venir en France lors d'une circonstance quasi mystique, ayant entendu des voix, comme Jeanne d'Arc. Pouvez-vous en dire plus sur ces « voix » et sur les raisons profondes qui vous ont conduit à cette décision ?

Aujourd'hui, je peux analyser les ressorts de cette décision, mais à l'époque, mon niveau de conscience était bas et ma détermination élevée. Cette détermination, je la comparais à une voix divine. Heidegger a très bien décrit l'Angst, l'angoisse, affect profond qui vient de loin et de nulle part et te confronte au noyau de ton existence. Pourtant, à l'époque, ma vie était belle, mais je me souviens d'un moment très précis où je roulais assez vite en voiture et un camion s'est approché et m'a frôlé de façon terrifiante. Je me suis garé sur le bas-côté pour me calmer, me disant que j'aurais pu mourir. Or, j'avais fait trois ans de service militaire où j'aurais pu mourir aussi, sauf que je n'y avais jamais pensé. La mort, j'en parlais superficiellement avec mes amis, c'était comme la fin d'un jeu vidéo, j'avais même imaginé mes funérailles militaires... Mais ce jour du camion, j'ai pris pleinement conscience de l'essence de la mort. 

Votre vie était belle. En quoi consistait-elle ? 

J'avais fait des études de philo, je rédigeais des articles sur le sport dans un magazine très chic et branché, je commençais à écrire des nouvelles. Je vivais à Tel Aviv, ville très agréable, tout allait très bien. Et puis cette conscience de la mort a été comme une injonction : il fallait que je me casse de ce pays immédiatement, avant qu'il ne soit trop tard. J'avais l'impression de vivre dans un univers d'aveugles, un peu comme dans la caverne platonicienne où on est aveuglé par la lumière du dehors. Il me semblait que les Israéliens ne voyaient pas la laideur du monde dans lequel ils vivaient. Qu'ils soient heureux et souriants me rendait la chose encore pire. Que Tel Aviv soit très chouette, vivante, animée était une preuve pour moi de l'aveuglement général.

Et pourquoi la France ?

Je n'ai jamais aimé Londres. New York n'était pas une option parce qu'il y a plein d'Israéliens et de Juifs là-bas. Et Tel Aviv est sous influence américaine, donc New York n'offrait aucune garantie de dépaysement. A Paris aussi, il y a des Juifs, mais Paris est beaucoup plus une ville étrangère pour un Israélien. Enfant, j'admirais Napoléon, puis Zidane, et puis quelques jours avant mon départ, j'ai découvert A Bout de souffle alors que je n'étais pas du tout cinéphile, et ça m'a beaucoup plu. Et je parlais un peu le français que j'avais étudié à l'école. Tout ça m'a fait choisir Paris.

[...] 

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